Montluçon : Déserts médicaux et politique de l’autruche

Le centre de santé de Montluçon (Allier), ouvert en 2020, n’aura même pas fonctionné un an. Au-delà du fiasco, cette situation est révélatrice des problèmes qui pèsent sur la médecine : inertie de l’action publique, absence de contrôle dans les aides allouées… Bref, un système de santé en roue libre. Stop ou encore?

Comme pas mal d’autres communes rurales ou de banlieue, Montluçon subit, année après année, une hémorragie de médecins libéraux due au non-remplacement des départs en retraite. D’une soixantaine de généralistes en 2014, la ville n’en compte plus que 32 aujourd’hui.

En cause, la pénurie nationale organisée avec le numerus clausus dès 197î (merci Simone Veil!), mais aussi le méconnu Mica, pour «mécanisme d’incitation à la cessation d’activité» (merci les socialistes !). Une hérésie qui permettait aux méde­cins de fermer leur cabinet à 58 ans, avec à la clé un chèque important (l’équivalent de 75 000 euros), à condition qu’ils s’assurent de l’absence de successeur (1). On estimait alors que, l’offre créant la demande, moins il y aurait de cabinets, mieux les malades se porteraient. Un tel niveau de réflexion laisse pantois. Associées à la liberté d’installation des toubibs, ces politiques sanitaires ont permis l’avancée des fameux déserts médicaux.

Alors, quand un centre de santé flambant neuf ouvre ses portes dans le quartier populaire du Bien-Assis, à Montluçon, le succès ne se fait pas attendre : 7 000 patients se dépêchent de faire des praticiens du centre leurs médecins référents. «Dès l’ouverture, j’ai vu revenir des patients qui ne se soignaient plus depuis deux à trois ans, des situations dramatiques. Leurs analyses étaient totalement perturbées », témoigne le Dr Fabrice Gauvin, généraliste à la retraite, à l’origine du centre de santé associatif.

Succès populaire donc, mais pas d’enthousiasme délirant du côté des élus, selon les gestionnaires du centre. «Dès le début, on ne s’est pas sentis soutenus. Ni du côté de la municipalité, du département ou de la Région. Laurent Wauquiez nous a assuré s’intéresser au dossier, mais il s’est plutôt concentré sur sa réélection », explique Gérard Gardrat, le président de l’Association des patients abandonnés en recherche de médecins (Aparm), un nom très explicite. La structure voit le jour après l’alerte lancée par le Dr Fabrice Gauvin. En 2018, après quarante ans de pratique au service des Montluçonnais, il souhaite prendre sa retraite et, bien sûr, ne trouve pas de remplaçant. Il en informe les élus sans rencontrer de mobilisation à la hauteur de l’enjeu sanitaire. Alors, avec quelques patients, il lance un projet de centre de santé citoyen. L’Aparm sera apolitique. Elle assurera la gestion du centre de santé en recrutant des médecins salariés. Non sans peine…

On passe sur les déboires dans le montage du dossier, la tambouille politique locale qui ne voit pas d’un bon oeil la mise en route d’une structure potentiellement « communiste », les lourdeurs dans le traitement du dossier par la délégation départementale de l’agence régionale de santé (ARS), les discussions sans fin avec la mairie pour obtenir des locaux… Une vue de l’esprit selon le maire LR Frédéric Laporte, qui estime, au contraire, avoir « facilité » l’implantation du centre en mettant «à disposition les locaux neufs de la maison de santé de Bien-Assis, à titre gracieux (fluides et loyers)(2)». Ce qui est vrai, mais à relativiser : «Ça a mis un temps fou et puis les murs étaient construits, mais les cabinets restaient vides, autant dire inutiles », précise le Dr Gauvin.

Depuis quelque temps, les maisons de santé sont perçues comme la panacée pour lutter contre les déserts médicaux. Elles sont même «la priorité du gouvernement depuis 2017», informe le site gouvernement.fr. Pour le bonheur des maçons et… pour assurer la réélection des édiles, il n’y a pas mieux(3)! Et tant pis si elles peinent à trouver leurs praticiens.

Malgré l’enthousiasme du début, l’Aparm va elle aussi connaître ces difficultés de recrutement. Les déboires du centre, de son ouverture à sa fermeture, en témoignent. Au bout de quelques mois, les médecins tout neufs de l’Aparm démissionnent, tombent malades ou… vont voir ailleurs si l’herbe est plus verte et les subventions plus juteuses. Le seul recours pour assurer la continuité des soins aurait été de faire appel à des médecins étrangers. Des Libanais étaient pressentis. « Les lourdeurs administratives pour les faire venir ont sonné le glas de l’aventure du centre de Montluçon », regrettent les membres fondateurs de l’Aparm.

Théorie économique de la rareté oblige, les médecins sont recherchés et courtisés. Les villes leur offrent le gîte et, s’ils le souhaitent, un statut salarié. Les collectivités locales font dans la surenchère pour attirer chez elles le précieux esculape. On en parle peu aux JT, mais l’argent public sert aussi à ça. Dans l’Allier, chaque médecin – qu’il soit libéral ou salarié – a droit à une prime d’équipement informatique de 15 000 euros. Au niveau national, l’installation d’un cabinet libéral dans une «zone sous-dotée» donne droit à 50 000, voire 60 000 euros, à condition d’exercer au moins trois ans. Il y a pire comme traversée du désert. La gabegie n’est pas loin, car passé ce cap, un déplacement de médecin peut être assimilé à une création de poste et financé comme telle! Du coup, les médecins les plus nomades sont rarement les meilleurs. L’Aparm l’a appris à ses dépens avec un médecin incompétent et un autre interdit d’exercice en Guyane : «On s’est aperçus à cette occasion que le recrutement d’un médecin, c’est la loterie. Tout simplement parce que l’ordre des médecins ne tient pas de fichier centralisé pour recenser les comportements à risques ou les incompétences de certains. »

Autre écueil, la sacro-sainte liberté d’installation des praticiens, qui fait qu’il y a des zones entières du territoire dépourvues de médecins, alors qu’il y a pléthore de généralistes et de spécialistes en Île-de-France ou en bord de mer. « Une étude de la Sécu montre que, en Paca, 30 % des actes médicaux sont fictifs. Les médecins sont obligés de multiplier les consultations d’un même patient pour assurer leur chiffre d’affaires. Là-bas, la pénurie concerne les malades », déplore encore Fabrice Gauvin.

Comment un système de soins si dysfonctionnel peut-il rester en place? Et est-ce viable encore longtemps? On espère que non. « Ce gouvernement a supprimé le numerus clausus qui limitait le nombre de médecins, c’est très bien, mais il faut aller plus loin, explique Laurence Vanceunebrock, députée LR-EM de l’Allier. Des professions ont des périodes obligatoires à effectuer dans des départements ou des régions, c’est le cas pour les professeurs ou les policiers, alors pourquoi pas les médecins ? » Chiche !

 On pourrait essayer la pédagogie, en donnant à lire aux médecins le rapport du Giec, car d’ici à quelque temps, les bords de mer seront des zones bien plus à risques que l’Allier ou les banlieues du 9-3. À défaut, osons la coercition ! Montluçon ou le goulag, ça aurait de la gueule, non?


  1. Alain Juppé aggravera encore le Mica en le proposant dès 56 ans, tout en militant méchamment pour repousser l’âge de la retraite de tous les salariés.
  2. Le maire a fait paraître un communiqué sur le site de la ville, pour réagir « suite au cri d’alarme de l’Aparm 03 lancé dans la presse » et assurer ses concitoyens du soutien de la municipalité au centre de santé.Lors de la dernière campagne des municipales, le maire de Montluçon a présenté à la population quatre médecins roumains censés s’installer en ville.
  3. « Mais où sont passés les médecins roumains annoncés par le maire avant les municipales… ?», titrait La Montagne en décembre 2020.

Natacha Devanda. Charlie hebdo. 07/07/2021