Gilbert Chikli : l’arnaqueur

Mode d’emploi de l’arnaque : le style est un rien familier, mais c’est de l’authentique, en VO, sans sous-titres.

  • Au téléphone, Première étape après : « bonjour ! », « tu lui dis : « J’ai des actes notariés à vous envoyer à la demande de votre président. » Tu lui dis : « C’est bien vous, la personne qui [s’occupe] des paiements ? C’est bien vous, Mme Truc ? (…) » Tu lui dis : « Vous êtes seule à votre bureau ou y a du monde autour de vous ? Parce que c’est quelque chose de confidentiel. Si vous êtes avec du monde, donnez-moi votre numero et allez vous isoler, s’il vous plaît. » Elle va te donner son numéro, tu la rappelles ».
  • Deuxième étape : « Tu lui redemandes : « C’est bien vous qui vous occupez des paiements ? C’est vous qui êtes directement en relation avec la banque, c’est bien ça ? (…) Je voudrais juste savoir comment ça se passe, les paiements, chez vous. C’est électronique ? manuel ? Si c’est électronique, c’est des signatures ? Si c’est manuel, c’est qui, les signatures ? Parce que le président m’a dit qu’il y avait sa signature, ça suffisait pour le paiement manuel, c’est bien ça ? » »
  • Troisième étape : « Mets-la dans la confidence, tu la rassures. Tu dis : « On est des partenaires, dans deux semaines, on aura une conférence », tout ça. Tu essaies que ce soit ta copine. Tu dois rassurer la cliente, qu’elle ait confiance en toi (…). Comme si tu draguais une meuf dans la rue… Quand tu dragues une meuf, tu fais quoi ? Tu fais tout pour… Et tu vas la niquer à l’hôtel, et, là, c’est pareil ! Faut qu’tu la dragues pour la niquer et l’enculer avec son argent ! C’est pareil ! »
  • Conclusion : « De toute façon, quand une cliente elle est bonne, y a rien de plus simple. Quand c’est compliqué, c’est que c’est pas une bonne cliente. »

On allait le dire !

Enregistré par les policiers sur la messagerie cryptée WhatsApp, celui qui distille ces précieux conseils au téléphone se nomme Gilbert Chikli dit « Billy » ou encore « Le beau Gilbert », 57 ans, champion de la tchachte.

A l’autre bout du fil, son lieutenant, son complice, Anthony Lasarevitsch, de vingt ans son cadet. Tous deux sont en prison depuis septembre 2020 : dix ans pour le premier, sept pour le second. Avant cela, grâce à leur chutzpah (« audace insolente », en yiddish, à prononcer « routspa »), ils se sont enrichis en mettant au point l’« arnaque au président », se faisant passer pour Jean-Yves Le Drian ou Albert II de Monaco.

Parmi leurs cibles : des chefs d’Etat (Ali Bongo, le roi des Belges), des patrons du CAC 40 (Serge Dassault, Bernard Arnault, Carlos Tavares, Martin Bouygues, etc.), des patrons de boîtes publiques (Française des jeux, EDF, etc.). Mais aussi Brigitte Bardot, Nicolas Hulot, l’archevêque de Paris et son collègue lyonnais. Et même la banque du Vatican !

Résultat : au moins 80 plaques soutirées puis englouties dans des banques asiatiques.

Loin d’être un amateur, Chikli avait rodé sa technique dès juillet 2005. Un an après les terribles attentats de Madrid, quatre kamikazes font des centaines de victimes dans les transports londoniens. « Billy » a alors une idée. Après quelques recherches et repérages, il téléphone au standard d’une agence parisienne de La Banque postale : « Bonjour, c’est Jean-Claude Bailly, votre pédégé. Mettez-moi en relation avec votre direction. C’est urgent. » On la lui passe.

La voix blanche, il dit ne pas pouvoir tout expliquer mais qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort. Il précise que « les services secrets » vont contacter l’agence. Il faudra suivre précisément leurs consignes, prévient-il. Et, surtout, « n’en parle[r] à personne ». Et le supposé pédégé conclut d’un martial « je compte sur vous ».

Un quart d’heure plus tard, un certain Paul appelle la banque. Pour combattre les ennemis du pays, le prétendu espion enjoint à son interlocutrice de se rendre au coin de la rue pour acheter un téléphone à carte. Elle obtempère.

Paul lui explique : « Un de vos clients s’apprête à financer une opération terroriste. » Il raccroche brutalement. Puis rappelle aussitôt : « C’est la procédure. Test de sécurité. » Son interlocutrice panique, demande ce qu’il faut faire. Le OSS 117 de pacotille la rassure : « Ne vous inquiétez pas. Vous allez m’aider à l’arrêter. » Pour la France, évidemment.

Le lendemain, la banquière est réveillée au petit matin. C’est « Paul ». L’attentat est imminent, il faut à tout prix l’empêcher. Le client-financeur-du-terrorisme va bientôt retirer précisément 358.000 euros, « mais on va le prendre à son jeu ». Car Paul a un plan : récupérer l’argent avant que le méchant s’en saisisse, coller des puces GPS sur les billets pour pouvoir les tracer, et hop ! les Services serrent tout le monde avant l’attentat. Au plus vite, la banquière récupère l’argent dans le coffre de sa succursale.

Rendez-vous a été pris avec Paul dans un rade de la place de la Nation. A l’heure dite, elle s’enferme aux toilettes, prononce le mot de passe (« brevet »), puis, par l’entrebâillement de la porte, glisse un sac rempli de petites coupures. L’agent, péremptoire, lui dit : « Vous ne bougez pas. Nous en avons pour quelques minutes avant de positionner les traceurs. Puis vous récupérez le sac. » La banquière attendra longtemps.

L’escroquerie au président…

Confondu en 2009, Gilbert Chikli passe alors quelques mois en prison, avant de se carapater en Israël. Le temps de se refaire une santé et de développer son arnaque en mode industriel. En 2015, il la décline en « fraude au ministre ». Pour faire plus crédible, il prévoit de joindre l’image à la tchatche. Un masque en silicone à l’effigie dudit ministre, une connexion vidéo et une histoire rocambolesque d’otages à libérer ou d’urgence à financer la lutte antiterroriste, un « allô, c’est Jean-Yves Le Drian », et le bagout fait le reste.

« Les escrocs utilisent les biais cognitifs, explique Delphine Meillet, avocate du vrai élu breton. Vous vous attendez à voir le ministre, et finalement vous le voyez. Ses collaborateurs qui vous appellent ont les noms de vrais collaborateurs. Il y a une apparence de vrai qui vous emporte. »

En 2017, sous le coup de plusieurs mandats d’arrêt internationaux, « le Beau Gilbert » et son « frérot » Lasarevitsch commettent l’erreur de quitter Israël, où ils ne risquaient rien sur le plan judiciaire. Direction Kiev, prétendument pour « pèleriner » (sic) sur la tombe d’un rabbin.

En réalité, le duo s’apprête à récupérer de nouveaux masques en silicone, projette de louer un appartement, de le meubler façon bureau présidentiel et d’y tourner des vidéos. Las, ils sont arrêtés puis extradés vers la France.

Interrogé par les flics français le 20 mars 2018, Chikli assure être « étranger à toute cette affaire ». D’ailleurs, il n’a, jure-t-il, « jamais fait un seul client dans cette escroquerie Jean-Yves Le Drian ».

Les juges non plus ne l’ont pas cru.


Article non signé, lu dans : « les dossiers du Canard Enchaîné » n° 160 juillet 2021