Les pigeons plumés de Forex

Sur le marché international des devises, les « pigeons » voyagent loin et se font plumer haut.

Des milliers de victimes totalement ruinées, un préjudice évalué à 4,5 milliards d’euros par le procureur François Molins (en mars 2016, lors d’une conférence de presse), des escrocs internationaux, des banques à l’abri de toute poursuite. Et une justice en plein roupillon. Tel était le bilan de la gigantesque arnaque au Forex, il y a cinq ans.

Et aujourd’hui ? Banques, police et justice ont continué de roupiller, mais les truands, eux, ont redoublé d’activité ! Ils ont notamment profité de la crise sanitaire – qui a généré plus de 150 milliards de « sur-épargne » – et du désoeuvrement général dû au confinement.

« En 2020, le nombre des arnaques en ligne a considérablement augmenté », souligne Claire Castanet, directrice des relations avec les épargnants et de leur protection à l’Autorité des marchés financiers (« Libé », 29/4/21). L’AMF, qui tient à jour une liste noire de plus de 500 sites escrocs, l’a enrichie de 112 nouveaux noms en 2019, de 78 en 2020 et de 322 au premier trimestre 2021.

« Aujourd’hui on dépasse largement 6 milliards de préjudices, notamment grâce à de nouvelles variantes imaginées par les auteurs, qui continuent de « travailler » en toute impunité », indique Nicolas Gaiardo, à la tête du site Warning Trading, alertant les victimes potentielles.

Forex est la contraction de Foreign Ex-change Market (« marché des devises internationales »), mais les tromperies (regroupées sous ce nom générique) dépassent ce terrain de jeu.

Elles consistent à faire croire à des particuliers que leur argent est engagé sur des placements audacieux et très lucratifs, alors qu’il est siphonné par des margoulins. Et, comme depuis quelques années l’assurance-vie et le Livret A ne rapportent plus un kopeck, des quidams aux revenus modestes se laissent d’autant mieux embobiner par les marchands de rêves.

Ce business n’est pas récent. Au milieu des années 2000, le baron mexicain de la drogue Joaquin Guzman, alias « El Chapo », essorait des milliers de gogos – dont 150 Français – grâce à sa société Finanzas Forex. Dans l’Hexagone, d’anciens forains se sont reconvertis dans cette activité, parmi lesquels Ygal Félix, qui s’autoproclame « roi du mytho ».

Quant aux artistes des faux quotas carbone, ils y ont, eux aussi, goûté Gilbert Chikli, l’inventeur de l’« arnaque au président », s’en est vanté dans plusieurs interviews ! Comme lui, beaucoup de Français partis en Terre promise, surnommés « les Loups de Tel-Aviv » par la presse israélienne, se sont régalés.

Depuis quelques années, de nouvelles formes de tromperie ont éclos, en premier lieu celle, toute simple, de la fausse formation au métier de boursier. Des centaines d’étudiants s’inscrivent chaque année à des « cours » en ligne, très chers, permettant de tout maîtriser des cryptomonnaies (comme le Bitcoin), des « options binaires » (spéculation sur une très courte durée, par exemple une minute) ou des marchés de valeurs non cotées réputées très juteuses, qu’on dope artificiellement grâce à la méthode dite « de la bouilloire ».

Les aigrefins savent aussi surfer sur la mode en se renseignant sur les mots-clés les plus utilisés. Ainsi sont apparues les arnaques boursières aux terres rares, indispensables aux batteries électriques, aux conteneurs, dont le prix de transport a explosé, ou aux bonnes vieilles vaches laitières, qui « assurent » un rendement de 6 à 12 % ! Même quand les herbivores existent réellement, les bonimenteurs oublient de parler du fourrage, du pâturage ou des soins vétérinaires aux naïfs citadins qui les ont achetés.

Le business de la gruge obéit à des règles « sociales » bien codifiées. Le commercial, ou « accrocheur », prend 15 % du gain ; le blanchisseur, souvent à l’étranger, 30 %. D’autres petites mains ramassent des miettes, mais le plus gros de l’argent va au réseau organisateur et inventeur de l’arnaque.

Pour ce dernier, la phase la plus délicate est celle du hameçonnage du client.

Schéma classique :

  • promettre, via un site dédié, des taux de retour sur investissement de 5 % (soit déjà dix fois le rendement du Livret A), 10 %, voire plus de 50 %.
  • Deuxième étape : la relance du pigeon par téléphone. Pour vaincre ses réticences, il faut lui faire goûter au succès. Les 500 euros qu’il a investis à titre d’essai ? Ils ont déjà rapporté 100 euros, et ils sont disponibles !
  • Peur d’aller plus loin ?
  • Le démonstrateur est prêt à avancer 500 euros qui feront eux aussi des petits. Crainte d’une embrouille ?
  • Une rencontre ou une formation est organisée dans un grand hôtel parisien avec de faux tradeurs bien habillés, aux talents éprouvés de camelot.

Pour pimenter leur rôle, ceux-ci, comme l’ont montré les enquêtes policières, n’hésitent pas à se baptiser de fins pseudonymes : « Henri Lecompte », « Daniel Baron » (« complice », en argot), « Monsieur Lafièvre », « Monsieur Léger », etc. Quand le cave est ferré, il communique des informations personnelles, voire familiales, très précieuses pour les faussaires. C’est alors que commence le passage du petit joueur au gros perdant.

Inventaire des techniques d’essorage les plus utilisées.

  • Le coup du vol : un employé indélicat a détourné une partie de l’argent investi par le client. Il a été viré, mais, pour regagner sa mise, il faut remettre au pot.
  • Le coup de l’erreur bête : cette fois, c’est le tradeur lui-même qui a perdu l’argent du client en prenant une « position perdante ». Les fonds sont heureusement récupérables, à condition d’allonger un bon paquet.
  • Le coup du privilège : il s’agit de passer de gagne-petit à « client VIP », doté d’avantages et de rendements — à deux chiffres dignes de Warren Buffett. Pour cela, il faut investir gros…
  • Le coup du parrainage : si vous intéressez des proches à l’affaire, vous gagnez des bonus à la pelle ! Et, cette fois, ce sont les amis ou les parents qui casquent.
  • Le coup du pactole : votre compte affiche une somme astronomique, comme l’avaient promis les démarcheurs. Oui, mais les fonds sont immobilisés, histoire de faire encore plus de petits.
  • Les débloquer ? Possible, mais pas gratuit…

Conclusion de tous ces scénarios : la victime espère récupérer la fortune promise.

Et appelle son « chargé de clientèle ». Mais, cette fois, le téléphone sonne dans le vide…

Arrive alors ce qui peut être l’ultime arnaque : l’expert, ou le « juriste », promet au malheureux dévalisé de l’aider dans ses démarches auprès de la justice et des banques, moyennant finance.

« Le Canard » a pu constater que cette activité fleurissait, mêlant des spécialistes sérieux (même si l’un d’eux confesse « une erreur de jeunesse » en la matière !) et des émules des aigrefins…

Question :

  • pourquoi les banques, voyant que les économies de leurs déposants s’envolaient vers des destinations exotiques, ne les ont-elles pas alertés ?
  • Quant à la justice, elle est souvent aux abusés absents. Il est vrai que la lutte contre la cybercriminalité ne mobilise, en France, selon l’Intérieur, que 134 enquêteurs — flics, gendarmes ou informaticiens. Mais les magistrats, peu formés à la lutte contre cette délinquance, bottent souvent en touche, estimant que les délits commis à l’étranger ne relèvent pas de leur juridiction.

A ce jour, seulement quelques millions ont été récupérés par les victimes.


Les dossiers du Canard N° 160 juillet 2021. (Les 100 plus belles histoires d’escrocs)


Dessin d’Aurel – Les dossiers du Canard N° 160 juillet 2021