Renaissance !

On (ne) trouve (plus) tout à la Samaritaine. Le célèbre slogan a fait son temps. Exit l’animalerie, le rayon bricolage, celui de l’épicerie, l’étage consacré à la maison.

Changement d’époque et de propriétaires (du XIXᵉ siècle au nouveau millénaire, d’un duo d’entrepreneurs audacieux, les époux Cognacq-Jaÿ, au mastodonte du luxe, le groupe LVMH de Bernard Arnault) : c’est un temple du luxe qui a pris ses aises sur 20 000 m² entre la rue de Rivoli et la rue de la Monnaie.

Seize ans, mois pour mois, après l’annonce de la fermeture, pour des raisons de vétusté et de sécurité, du grand magasin de la rive droite, les portes de « La Samaritaine Paris Pont-Neuf » se sont réouvertes au public en ce mercredi 23 juin. Coût estimé des travaux : 750 millions d’euros, pour une transformation spectaculaire. On peut s’en réjouir ou s’en irriter…

Au pied de la façade de verre ondulé qui, rue de Rivoli, reflète les superbes immeubles du trottoir opposé, une file d’attente frémit d’impatience autant qu’elle frissonne dans le vent frais. Même affluence devant le bâtiment historique de la rue de la Monnaie qui, libéré de ses bâches, expose ses mosaïques et ses laves émaillées aux teintes ravivées.

D’un côté comme de l’autre de ce qui fut un vaisseau fantôme amarré au Pont-Neuf depuis 2005, une partie de l’équipage nouvellement recruté (1 700 salariés en tout ; une dizaine seulement d’anciens employés a repris du service) est au garde-à-vous pour saluer chaque entrant d’un « Bienvenue à la nouvelle Samaritaine ! Bonne visite ! » plein d’allant.

Toutes et tous vêtus de la même marinière à la Gaultier sous un tailleur-pantalon bleu nuit, chaussés de baskets blanches aux lacets jaunes (la teinte emblématique choisie par l’enseigne), ils sourient à tout-va, renseignent, guident les curieux avides de tout voir, mais un peu perdus dans cette ruche bourdonnante de musique passe-partout, étincelante de lumière. Le regard revient pourtant irrésistiblement se poser sur le grandiose escalier qui mène, au 5ᵉ étage, sous la verrière ourlée de sa fresque regorgeant de motifs floraux et animaliers.

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Sa renaissance aujourd’hui actée s’inscrit donc dans le respect du patrimoine artistique historique qu’elle incarne : en revanche, le virage vers une luxueuse modernité est assez déroutant. Rideau sur les promos au rayon literie ou sur les ustensiles de cuisine. Évaporé le charme désuet d’une ambiance tout sauf clinquante.

Les grands noms du luxe ont la part belle parmi les 600 marques sélectionnées en mode ou en horlogerie-joaillerie. De jeunes designers et créateurs sont aussi présents pour séduire les milleniums avec des marques branchées, présentées, elles, dans un décor de style néo-industriel.

Un petit coup de barre ? À la nouvelle Samaritaine, on peut manger à tous les étages, de la pâtisserie Dalloyau à la baguette au caviar de la Maison Prunier, en passant par un plat vegan de la Maison Plisson ; tester les breuvages d’un mixologue dans un bar lounge comme fondre pour un chocolat chaud. En tout, pas moins de 12 lieux de restauration !

Le sous-sol, lui, accueille sur 3400 m² le plus grand espace beauté d’Europe, un spa, des boudoirs-cabines d’essayage à privatiser… Et les concepteurs de cette vieille dame rhabillée pour le XXIᵉ siècle n’ont pas oublié de saupoudrer leur œuvre de gadgets 2.0. Ici un QR code à flasher pour découvrir en réalité augmentée la verrière animée par un bestiaire imaginaire.

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La Samaritaine joue sur tous les tableaux et l’on peut s’en réjouir ou s’en irriter. Certains iront admirer avec nostalgie sa splendeur restaurée mais ne trouveront pas suffisamment de produits abordables à s’offrir. D’autres seront éblouis et prêts à y laisser leurs économies. Les salariés, eux, auront tout loisir d’observer le flux ascendant ou déclinant des clients : la Samaritaine sera ouverte 364 jours par an. Plus de temps à perdre après son interminable sommeil forcé, seule la Fête du travail la mettra au repos.


Sophie Berthier. Télérama -Titre original : «  Samaritaine : la reine des grands magasins transformée en temple du luxe ».

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