Constance Benqué, l’inféodée

Vingt ans dans un shaker, il faut des nerfs.

Le groupe Lagardère est un bateau ivre sur le pont duquel Constance Benqué, patronne du pôle « news », c’est-à-dire essentiellement du « JDD », de « Paris Match » et d’Europe 1, se tient vaillamment. Un peu atteinte, tout de même, par la grève à Europe 1.

Elle la joue grande manageuse qui assume : « C’est ma responsabilité de rationaliser les coûts et d’assainir la situation. Il n’est pas question de dénaturer Europe 1 ». Un gros mensonge qu’elle balance tranquillou, sans jamais évoquer son rôle dans la dérive de la station.

Arnaud Lagardère a remis à cette fidèle collaboratrice, qui a fait toute sa carrière dans la pub, les clés de la boutique en décembre 2018, elle a dit oui. Rien ne l’arrête, elle aime être devant, sur la photo.

Elle a fait venir Stéphane Bern, Michel Denisot, Pascale Clark. Elle savait que les journalistes allaient s’étonner de son parachutage à ce poste : « Arriver dans les médias, après la pub, c’est un peu comme avoir couché avec les boches. »

Elle fait montre de moins d’humour quand elle entérine le départ d’une humoriste qui avait osé une saillie pourtant guère mordante sur Eric Zemmour. Pas touche aux jokers médiatiques du nouveau patron, Vincent Bolloré.

En 2020, sous sa férule, donc, la station a perdu 26 millions d’euros, mais la dame prépare un plan de départ pour les grincheux, les pas adaptés à la nouvelle donne, tandis qu’elle garde son job, il est où, le problème ?

Autodérision et concepts bidon

Elle a tout vu, la valse des dirigeants, les courtisans, les trahisons, les promesses et les délires de l’héritier Lagardère, dont elle est une fidèle, mais elle conserve son éternel sourire, sa mine vitaminée et son humour à deux balles.

Cette pro de la com’ est intarissable sur les « valeurs » et la « quête de sens ». Elle fait ça bien, avec conviction. « Elle a appris le métier dans les dîners de Perla Servan-Schreiber et de son mari, Jean-Louis, à l’époque où ils cherchaient de la pub pour leur groupe de presse. Ils s’y entendaient pour faire cracher les annonceurs en leur vendant des rencontres avec des intellos, de la philo et du concept bidon », rigole une communicante parisienne.

Quand elle reçoit la presse, elle assure ne pas aimer parler d’elle, mais il a fallu moins de dix minutes à une journaliste de « Vanity Fair » pour connaître le nom de son ex, celui de son psychanalyste et savoir que, comme tout le monde, la très chic Constance Benqué a ses « failles » et se trouve moche certains matins.

Bien. A part ça ? Elle adore les people, les fréquente assidûment. On s’embrasse lors des défilés Dior ou à la soirée spéciale mode de « Elle », qui, la semaine prochaine au Ritz, sera un moment « définitivement fashion ». On se marre, on voyage, c’est chouette comme vie.

Son sens de la dérision — « J’ai fait un bac B, comme Bus Palladium » — masque une ambition féroce. « Quand les ventes de « Elle » ont commencé à baisser, Benqué, qui venait alors de la présidence de Lagardère Publicité et du pôle « féminin haut de gamme » de Lagardère Active, a contribué à pousser vers la sortie Valérie Toranian, la directrice du magazine, trop indépendante et défendant bec et ongles sa rédaction », se souvient une ancienne du journal.

Constance Benqué a une conscience aiguë des rapports de force, ce qui l’a préservée de bien des turbulences. L’homme fort du groupe, Ramzi Khiroun, ancien communicant de Dominique Strauss-Kahn, a l’oreille du patron : elle a toujours pris soin de ne pas le braquer. « C’est bien simple, si le mur est jaune et que Khiroun dit qu’il est bleu, elle va s’en aller répétant partout qu’il est bleu ! » s’amuse un cadre du groupe.

Rester en classe affaires

Dans le cas d’Europe 1, sa feuille de route est simple : pas de vague, tu fais ce que dit Bolloré. « C’est dingue, quand on y réfléchit. Bolloré a 27 % de Vivendi, qui n’a que 27 % du groupe Lagardère. Il n’est pas officiellement propriétaire de la station, pourtant, il impose déjà ses vues sans se cacher, et Benqué se tait », s’étrangle un actionnaire.

L’inféodation est totale.

« Benqué fait où on lui dit de faire, c’est Maxime Saada, le patron de Canal, qui est aux manettes pour la grille de rentrée », affirme une source interne à Canal Plus.

Combien de couleuvres va-t-elle ainsi avaler ?

Sans doute beaucoup. « Constance, comment tu fais pour supporter ce putain de groupe ? » lui a demandé un patron de médias qui la connaît bien. « Le plus longtemps possible, je veux continuer à prendre la classe affaires », a-t-elle répondu. Vu comme ça…


Anne-Sophie Mercier. Le Canard Enchainé. 30/06/2021