L’art post-révolutionnaire.

Après chaque révolution d’ampleur, la culture en général, s’empare de l’événement développant-créant à cette occasion différents concepts artistiques… souvent personnels, mais parfois d’État. La révolution soviétique n’échappa pas à cette « naissance ». MC

Le 28 janvier 1919, c’est jour de fête à Vitebsk. Dans cette cité industrielle d’une Biélorussie en partie annexée par la Russie soviétique, on inaugure la nouvelle École artistique populaire supérieure. Logé au 10, rue Boukharinskaïa, chez un banquier dont l’hôtel particulier a été nationalisé, l’établissement devra « donner la possibilité à l’art de gauche de prospérer», annonce son directeur, le peintre Marc Chagall (1887-1985). On y apprendra le dessin, la peinture, les arts appliqués, l’imprimerie, la broderie, la menuiserie.

« Vitebsk, ville singulière, malheureuse, ennuyeuse » concentre sa centaine de milliers d’habitants au bord de la Dvina occidentale. Beaucoup sont ouvriers à la filature de lin ou dans les brasseries, fonderies ou scieries. La blanche cathédrale Ouspenski domine depuis sa colline les bâtiments néoclassiques en brique rouge du centre. On aperçoit aussi la grande synagogue de la rue Souvorov.

 Au-delà, c’est un dédale de ruelles tortueuses où s’alignent les maisons en bois derrière leurs palissades, un monde mi-urbain mi-campagnard, où Chagall a grandi. Une bonne moitié de la population est juive. Car un siècle plus tôt, les Juifs, « russifiés » après le partage de la Pologne, ont été chassés des campagnes et regroupés de force dans une « zone de résidence » au-delà de laquelle ils n’avaient pas le droit de circuler. Et Vitebsk en était le centre. Chagall y a appris à peindre dans l’école d’art dirigée par un artiste local réputé, louri Pen (1854-1937), avant de partir pour Saint-Pétersbourg puis Paris, où il a fréquenté l’avant-garde.

Revenu en Russie en 1914, il reste bloqué par la guerre à Petrograd, où il assiste avec exaltation à la révolution bolchevique, qui abolit toute discrimination contre les Juifs. Espoir dela jeune peinture russe, il est reçu au Kremlin et pressenti pour de hautes fonctions qu’il refuse : « À devenir ministre je préfère encore ma ville natale. »

En septembre 1918, le voilà propulsé commissaire du peuple aux beaux-arts pour la province de Vitebsk. Il prend ses fonctions quelques jours avant le premier anniversaire de la révolution d’Octobre, réunit les peintres en bâtiment et leur dit : « Écoutez, vous et vos enfants, vous serez tous élèves de mon école. Fermez vos ateliers d’en­seigne et de barbouillage. Toutes les commandes seront transmises à notre école et vous les répartirez entre vous ». Chagall leur distribue des esquisses en leur demandant de les copier sur de grandes toiles qui seront accrochées sur les maisons. Vitebsk se couvrira ainsi du nouvel art de gauche, qui, en démolissant l’apparence des palais et des monuments, fera « exploser les vieilles sensations d’esclavage ».

Quatre cent cinquante affiches et des centaines de drapeaux pavoisent les rues de panneaux aux chevaux verts comme le printemps et aux papys juifs à longue barbe blanche flottant dans l’air comme des nuages. Pour Chagall, ces symboles sont clairs : renaissance et liberté. Le soir, des guirlandes électriques illuminent l’étrange décor. Le peintre le racontera quelques années plus tard : « Le jour

du 25 octobre, par toute la ville, se balançaient mes bêtes multicolores, gonflées par la révolution. Les ouvriers s’avançaient en chantant L’Internationale. À les voir sourire, j’étais certain qu’ils me comprenaient. Les chefs, les communistes, semblaient moins satisfaits. Pourquoi la vache est-elle verte et pourquoi le cheval s’envole-t-il dans le ciel, pourquoi? Quel rapport avec Marx et Lénine ? »

Si l’école supérieure est dirigée par un soviet de professeurs et d’élèves, les ateliers sont libres et représentatifs de tous les courants de l’époque, de l’académisme au futurisme. Le pari prend corps : cent vingt enfants d’ouvriers et de paysans s’inscrivent pour apprendre l’art prolétarien. Certains logent sur place. Chagall organise des expositions, des débats sur le rôle de l’art au pays de la révolution, ouvre un musée.

En mai 1919, il invite un autre ancien étudiant d’Iouri Pen à le rejoindre : Lazar Lissitzky, dit El Lissitzky (1890-1941), pour enseigner l’imprimerie, le graphisme et l’architecture. Ce dernier propose de recruter un personnage important de l’avant-garde, Kasimir Malevitch (1879-1935), qui travaille à l’Académie de Moscou.

Malevitch vient d’inventer le suprématisme : un art abstrait, «sans objet», où ne subsiste que la pure sensation de la couleur, délimitée par une forme simple. Pour lui, « la peinture est périmée depuis longtemps et le peintre lui-même est un préjugé du passé ». En 1915, il a osé un carré noir sur fond blanc. Trois ans plus tard, il est allé jusqu’à un carré blanc sur fond blanc. Encore plus fort que le cubisme ou le futurisme.

Dès son arrivée début novembre, Malevitch prépare avec ses élèves l’anniversaire du Comité de lutte contre l’illettrisme. Cette fois, la ville se couvre de cercles, de carrés, de triangles colorés jusque sur les tramways et les murs des casernes. « La vie bouillonne. Hier le prolétariat de Vitebsk a marché avec des bannières suprématistes », triomphe Malevitch.

Le climat commence à se gâter quand, le 14 février 1920, le professeur Malevitch fonde dans l’école le groupe Ounovis (Affirmateurs fondateurs du nouveau en art). Dirigée par un « comité créateur » , l’équipe veut construire « un nouveau monde spirituel et utilitaire ». Elle adopte un slogan génial : « Les places publiques sont notre palette» et abolit les barrières entre art, technique, décoration et propagande. Ainsi sera combattu « l’ordre capitaliste », qui a « transformé l’homme en un étroit spécialiste », espère Lissitzky.

L’Ounovis entend redessiner à la sauce suprématiste « les tissus, les papiers peints, les pots, les assiettes, les meubles, les enseignes », mais aussi les vêtements, la typographie et jusqu’aux bâtiments. Les cartes d’alimentation se couvrent à leur tour de cercles, de carrés et de triangles. L’Ounovis conçoit même le décor et les costumes d’un opéra futuriste, Victoire sur le soleil.

Subjugués par les discours du gourou suprématiste, les élèves délaissent peu à peu le cours de Chagall. Le camarade Lissitzky change de bord et renonce à l’art juif. Le groupe devient une école dans l’école dont les membres se distinguent par un carré noir cousu sur une manche de veste. Et Chagall voit avec tristesse deux clans s’opposer : «1) La jeunesse autour de Malevitch; 2) La jeunesse autour de moi. Tous les deux, nous nous précipitons dans l’art de gauche, pourtant nous comprenons très différemment ses buts et ses moyens. »

Pour Malevitch, la création est une oeuvre collective, et les artistes sont priés de renoncer à leur signature. Chagall, lui, ne comprend rien aux suprématistes : « Ils pensaient que s’ils parvenaient à s’emparer de mon académie et de tous les élèves, un carré noir sur la toile blanche pourrait devenir un symbole de victoire… Une victoire sur quoi? Mais dans ce carré noir sur le fond misérable de la toile, moi, je ne voyais pas l’enchantement des couleurs. »

L’enfant de Vitebsk veut continuer à affirmer sa singularité en se représentant tenant par la main sa femme, Bella, qui vole dans le ciel. Ou en peignant le vieux cimetière juif délabré : « C’est en tant qu’individus que surgissent les artistes, citoyens d’ici ou d’ailleurs, né ici ou là (béni soit mon Vitebsk), et il faut un bon expert pour reconnaître leurs nationalités ». De son côté, Iouri Pen traite Malevitch de pitre cynique, et son art de « camelote ».

Un jour de mai 1920, Chagall, de retour d’un voyage à Moscou, découvre sur la façade de l’école un panneau : « Académie suprématiste ». Isolé, accablé par les soucis d’organisation, il démissionne en juin, quitte la ville pour toujours et s’installe à Moscou.

 Ce n’est pas Malevitch qui le remplace, mais une autre suprématiste, la directrice adjointe, Vera Ermolaeva (1893-1937). L’Ounovis prend le pouvoir. « C’était notre période la plus créative, racontera Lissitzky. L’école était pleine d’enthousiasme. Les jeunes étudiants saisissaient fébrilement chaque entreprise et la poussaient plus loin. C’était le véritable début de l’ère collectiviste ». ÀVitebsk, devenue capitale de l’avant-garde, Lissitzky imprime sa célèbre affiche Battez les Blancs avec le triangle rouge ! , et invente les Prouns (projets pour l’affirmation du nouveau en art). Ils ressemblent à du Malevitch, mais avec un effet de perspective, comme si les éléments géométriques aux couleurs primaires sortaient de la toile.

Lissitzky veut ainsi faire « exploser le tableau ancien » pour le voir « flotter dans l’espace cosmique ». Car le Proun est « une station d’aiguillage entre la peinture et l’architecture ». Mais l’argent manque. Professeurs et élèves crient famine. Lissitzky quitte Vitebsk fin 1920 pour aller enseigner aux Vkhoutemas (Ateliers supérieurs d’art et de technique), à Moscou, un équivalent soviétique du Bauhaus.

Il rejoint ensuite l’Allemagne, où, justement, le fondateur du Bauhaus, Walter Gropius, envisage de l’embaucher puis renonce. Privée de financements, l’école ferme en mai 1922 après n’avoir diplômé qu’une seule promotion. Malevitch part en juin avec un groupe d’étudiants pour Moscou puis Petrograd. Ermolaeva le rejoint deux mois plus tard.

Le gouvernement ne veut plus d’avant-garde. Dans quelques années, « le réalisme socialiste » sous contrôle bureaucratique s’imposera partout. Chagall part pour Paris. Il attendra les années 1970 pour que l’Union soviétique lui consacre une exposition officielle à Moscou.

Quant à savoir si l’art de gauche est collectif ou individuel, la question n’est toujours pas tranchée. Il peut être l’un ou l’autre, sans doute


Xavier de Jarcy – Télérama – 30/06/2021 – Titre original : « Un laboratoire révolutionnaire »