Le capitalisme, c’est très surfait

C’est tout de même formidable. Cela fait plus de vingt ans maintenant que Michel Husson et Dominique Plihon ont montré, vastes études statistiques à l’appui, que le capitalisme actuel était insoutenable, car trop défavorable aux salariés et trop favorable aux actionnaires. Leurs travaux, solides, précis, n’ont pas été lus, parce que ce sont des économistes de gauche, et donc des idéologues. Alors que les économistes de droite, ben, ce sont juste des économistes.

Et puis arrive Patrick Artus. Artus, 69 ans, est un ovni : Polytechnique, Sciences Po, formé aux maths et à Marx, il travaille pour Natixis, la filiale spéculative de la gentille Banque populaire et des populaires Caisses d’épargne. Le gars apprend 437 statistiques par jour, et les retient. Il est célèbre dans le milieu pour ses notes pluriquotidiennes, dans lesquelles il peut affirmer avec force conviction une chose un jour et son exact contraire le lendemain, en restant convaincant les deux fois !

Dans son dernier livre, La Dernière Chance du capitalisme (éd. Odile Jacob), coécrit comme presque toujours avec Marie-Paule Virard, il n’y va pas avec le dos de la carte Gold. Selon lui, nous habitons un « capitalisme actionnarial », au seul profit des entrepreneurs et détenteurs de patrimoine (1).

Pour Artus, ce capitalisme était « justifié » par sa promesse d’efficacité : laissez faire les financiers, Jeff Bezos et Elon Musk, et vous allez voir ce que vous allez voir. On a vu. Depuis les années 1980, la croissance est faible, au point qu’en France, celle par habitant, qui est la seule qui compte, est quasi nulle depuis des décennies.

Et en plus, les gains de productivité n’ont jamais été aussi faibles ! Oui, oui, vous avez bien lu. Nous sommes cernés de machines qui font toujours plus de trucs de dingo, mais l’augmentation de la productivité était beaucoup plus forte dans les années 1960 et 1970, avec la généralisation du travail à la chaîne, les supermarchés et l’automatisation des usines.

 Des milliers de gens refont les calculs tous les ans, mais le résultat est toujours le même : dans nos pays, la productivité est certes très élevée en valeur absolue, mais elle n’augmente presque plus.

Faible croissance, faibles gains de productivité, chômage de masse, multiplication des crises financières : le bilan du capitalisme actionnarial n’est pas excellent.

Pour Artus, la cause ultime, c’est l’extrême concentration des richesses et les délirantes exigences de rendement des actionnaires qui empêchent des projets utiles et rentables (mais pas suffisamment aux yeux des vieux rentiers) d’être menés à bien.

Que faire ?

Très simple, selon le Pr Artus : « Obtenir des actionnaires qu’ils se contentent d’une rentabilité plus raisonnable du capital ». Mignon, non ?

Comment y parvenir ?

En remplaçant les méchants fonds de pension privés par des gentils fonds de pension publics, qui se contenteraient d’un plus faible rendement. Une vaste blague, déjà dénoncée par Oncle Bernard en son temps : un fonds de pension reste un fonds de pension, une banque une banque, qu’ils soient privés ou publics.

Patrick le rouge, salarié de Natixis, donc, ne s’arrête pas là. Il voudrait aussi distribuer 10 % du capital des entreprises, y compris les petites, aux salariés, gratuitement. Et bien sûr, comme tout le monde, casser les Gafa. Bref, Patrick (après avoir chanté pendant des décennies les louanges de la concurrence, de la mondialisation et du retrait de l’État) se rend compte que le capitalisme est inefficace et injuste, et jure qu’on ne l’y prendra plus.

N’est-il pas un peu tard, Pr Artus ?


Jacques Littauer – Charlie Hebdo – 30/06/2021


1. « Le capitalisme actuel est au service des rentiers ; il n’est ni libéral, ni néolibéral, il est juste actionnarial », de Patrick Artus (atlantico.fr, 16 mai 2021).