À la mémoire de ceux de « Courrières »

Entendre cette histoire sociale française, vécue dans sa chair. Certes les « mines » ont toutes fermé en France, mais à celles ou ceux qui penseraient qu’il n’y à plus aujourd’hui d’équivalences dans d’autres entreprises, réveillez-vous !

C’est une description réaliste de la société d’hier. Un des événements de ses mines du nord du Creusot ou du Gard et de ces mineurs de fond accourant de toute l’Europe pour éviter la famine. MC


Les hommes sont debout ou couchés sur le flanc, la tête coiffée d’une barrette de cuir bouilli, martelant des murs de houille avec une rivelaine, un pic ou, mieux encore, une haveuse, outil moderne d’abattage. Ils poussent les berlines, conduisent des chevaux, vérifient les étais en bois. La chaleur est étouffante, les vêtements sont noirs et trempés de sueur et le bruit est assourdissant.

Mais ces hommes restent impassibles, ce sont des mannequins, répartis dans les 450 mètres de galeries reconstituées du Centre historique minier de Lewarde, tout près de Douai. Situé sur l’ancienne fosse Delloye, ouverte en 1931 et fermée quarante ans plus tard, il abrite notamment un musée, qui retrace deux cent soixante-dix ans d’extraction du charbon dans la région, marqués au fer rouge par une date fatidique, 1906.

« Il y a effectivement un avant et un après, dit Virginie Malolepszy, la directrice des archives. La catastrophe de Courrières est un marqueur et pas seulement pour la région. »

10 mars 1906, 6 h 40.

Dans un des puits d’exploitation de la Compagnie des mines de Courrières, réputée pour être une des plus sûres, un coup de grisou, à plus de 300 mètres de profondeur, provoque l’inflammation des poussières charbonneuses en suspension qui proviennent de l’abattage, de la chute et du transport du charbon.

De la fosse 3, à Méricourt, jusqu’aux fosses 2 de Billy-Montigny et 4 de Sallaumines, la combustion engendre des gaz incandescents. À la vitesse du son, favorisée par le réseau de galeries qui communiquent, enchâssant le lacis des veines qui portent des noms de femmes (sainte Barbe, Joséphine Marie, Cécile), le souffle brûlant va, en quelques secondes, dévaster près de 100 kilomètres.

Les mineurs sont fauchés par le boisage disloqué, les outils ou les berlines propulsés. Projetés contre les parois, brûlés ou asphyxiés. Les survivants parleront d’un grondement comme un roulement de tonnerre.

Ce matin-là, 697 mineurs sont descendus, 1099 d’entre eux vont trouver la mort.

Rapidement, près de 10 000 personnes se regroupent devant les grilles, dans l’attente de nouvelles, d’un mari, d’un père ou d’un fils. La direction de la Compagnie et les ingénieurs, redoutant une nouvelle explosion, et convaincus que les galerie sont obstruées par les éboulements, hésitent sur la procédure à suivre.

Pierre Simon, dit « Ricq », le délégué de la fosse 3, descend quand même, accompagné de trois collègues ; il remontera avec dix-sept hommes. Pour soigner les brûlures, des ambulances arrivent avec des bandages et des baquets d’acide picrique.

Les quotidiens locaux et parisiens sont rapidement sur les lieux. Les journalistes se déplacent de fosse en fosse, fébriles, questionnent des hommes incrédules : « Mille morts, c’est pas possible… On n’aurait jamais vu cela. »

Des mineurs, descendus lors des premières opérations de sauvetage, décrivent des « visions épouvantables », des « grappes » de cadavres informes, un univers souterrain où « tout est démoli, éboulé, confondu ». Sur le carreau, en surface, les trieuses de charbon nettoient les visages identifiables de ceux qui ont été asphyxiés. Une mère dit à un reporter qu’elle a ses trois fils dans le puits « et pas un seul n’est remonté ».

La souffrance des femmes est muette : « Malgré les violentes rafales de vent qui soulignent des averses antédiluviennes, écrit L’Intransigeant, elles restent là, sans se lasser, sans bouger, le regard perdu et fixant sans la voir la liste des morts qui, piquée par une épingle à l’un des montants des portes, s’allonge interminablement. »

Un calme apparent qui inquiète : « Des hommes, soupire un responsable, nous en viendrions facilement à bout, mais avec ces femmes-là, qui peut savoir ce qui se produirait? » Et plus les heures passent, plus le sang se glace. « Toutes les demi-heures, écrit Le Matin, un son de cloche résonne, lugubre, dans la nuit. Il avertit que la benne remonte du fond avec son chargement de cadavres. Ceux-ci sont dans un état qui défie toute description. »

Les grands quotidiens d’alors ne sont pas réputés pour leur sens de la nuance, abusant parfois d’un certain sensationnalisme. Reste que les reporters sont sidérés, ils écrivent ce qu’ils voient, ce qu’ils entendent. Essayent de récolter les informations les plus précises possible sur une catastrophe dont beaucoup ne parviennent pas encore à mesurer l’ampleur.

À la hâte, ils télégraphient leurs dépêches. Elles décrivent la foule, interpellant un photographe qui prend des clichés des cadavres démembrés; les chevaux mutilés, sur lesquels on répand de la chaux vive pour contenir la putréfaction. Ou ces rues entières de corons, où pas un homme n’est rentré.

Le 13 mars, sous la neige qui blanchit le sol noir, des funérailles se déroulent dans sept localités. Quinze mille personnes y assistent et une fosse commune, à Méricourt, accueille les corps non identifiés. Élus et officiels font leur discours, certains émus, d’autres de circonstance.

À la Chambre des députés, Paul Doumer salue les « obscurs et vaillants soldats […] héros dont le dur labeur est l’élément essentiel, la base même de la civilisation moderne. […] Ils sont morts au devoir, et par conséquent à l’honneur. » C’est dit : les mineurs, soldats de l’industrie, sont tombés au champ d’honneur.

Dès les premiers jours, un formidable mouvement de solidarité s’organisera : parlement, syndicats anglais, mineurs allemands, polonais, italiens ou russes, font des dons aux victimes. La Fédération de la presse parisienne organise des souscriptions.

L’Humanité publie des listes de donateurs : Octave Mirbeau, Léon Blum, Jules Renard, « une antimilitariste », « un atelier de ciseleurs »… Mais la colère gronde et les vieux griefs resurgissent : les bas salaires, la hausse régulière de la production aux dépens de la sécurité, l’intransigeance du patronat et son hostilité envers les syndicats, jusqu’à l’exigence d’une lettre de recommandation du curé pour une embauche.

Dès le 14 mars, la grève est déclenchée et prend des proportions inédites dans les bassins miniers du Nord et du Pas-de-Calais : 60 000 grévistes. La Compagnie des mines et les ingénieurs sont jugés responsables de la catastrophe que L’Humanité du 17 mars requalifie : « À Courrières. Sur le champ du meurtre. »

Les événements se précipitent encore quand, le 30 mars, treize mineurs remontent après avoir erré pendant vingt jours dans le noir complet, se nourrissant de restes de nourriture grappillés sur les victimes et même du cadavre d’un cheval. On croyait tout espoir perdu de retrouver des survivants, des « escapés » (terme du patois picard) quand, le 4 avril, un ultime rescapé refait surface. La Compagnie est accusée d’avoir trop tôt arrêté les opérations de sauvetage, et de ne pas avoir laissé les vingt-cinq sauveteurs allemands venus de la Ruhr et dotés de masques respiratoires continuer les recherches.

Alors, la colère contre la « féodalité minière » reprend de plus belle. Malgré la mise en garde de Clemenceau, tout récent ministre de l’Intérieur, venu assurer que le droit de grève pourrait s’exercer à la condition qu’il n’y ait pas de violences, celles-ci explosent : affrontements entre les mineurs et les 30 000 gendarmes et chasseurs à cheval expédiés sur place.

Les grévistes s’opposent à l’embauche des « jaunes » venus les remplacer, dressent des barricades, dynamitent des voies ferrées, pillent des maisons d’ingénieurs. La grève devient politique quand Jean Jaurès, qui plaide pour l’union syndicale, s’oppose aux violences physiques contre les personnes mais propose, en vain, la nationalisation des mines. Début mai, après de maigres concessions salariales, elle prendra fin.

Le Comité des houillères créera un centre d’essais pour rechercher les moyens de lutter contre les coups de poussière. Les veuves, elles, devront quitter leur logement réservé à celui qui travaille, remplacées par une nouvelle fournée de main-d’œuvre, polonaise et belge, recrutée par la Compagnie, blanchie de toute responsabilité en 1907.

Le bilan officiel sera de 1 099 morts, 562 veuves, 1133 orphelins. Un tiers des victimes avait entre 13 et 18 ans.

En 1911, un directeur des mines regrettera que beaucoup d’hommes se détournent avec leurs fils du travail de la mine à cause d’une « certaine presse [qui] s’est attachée à [la] présenter comme un véritable enfer […] au lieu de les ramener à ce qu’ils sont réellement».

Le dernier puits de la région a fermé en 1990.


Gilles Heuré – Télérama – 30/06/2021