Salopé par les voyagistes…

… l’Antarctique va mourir de pollution !

L’Antarctique fait rêver. C’est beau, mais c’est préjudiciable d’y aller. Car ce continent est victime d’un tourisme en pleine explosion, qui risque de saccager les derniers sites encore épargnés.

Dessin de Zorro – Charlie Hebdo – 23/06/2021

Comment limiter les dégâts? C’est l’un des buts majeurs de la réunion consultative du traité sur l’Antarctique, qui se tient du 14 au 24 juin, à Paris.

Les majestueux icebergs se détachant avec fracas du continent blanc sont des symboles du réchauffement climatique. Ils fendent le cœur et participent à la prise de conscience de la fragilité de notre planète. Mais ils peuvent aussi donner envie d’aller voir de près cette dernière parcelle de virginité. Moyennant finance, c’est facile, car de nombreuses agences de voyages proposent des croisières en Antarctique (comptez 10.000 euros en moyenne). Ainsi, le nombre de touristes a quadruplé ces dernières années. L’Association internationale des voyagistes antarctiques (IAATO) en dénombrait 74.000 entre octobre 2019 et avril 2020. Et ce malgré l’effet Covid. Sans cela, on s’acheminerait à grands pas vers les 100.000 visiteurs annuels.

Il y a toujours eu du tourisme en Antarctique, mais il s’est longtemps limite à une niche de luxe (à tout casser, un millier de personnes par an). C’est à partir des années 1990 qu’il a ex­plosé, au point de friser maintenant le tourisme de masse. Un phénomène dont peut témoigner Laurent Mayet, président de l’association Le Cercle polaire et ancien représentant spécial pour les zones polaires du ministère des Affaires étrangères : « Cela fait une douzaine d’années que je vais au moins une fois par an en Antarctique, et depuis peu, je vois des encombrements de bateaux. Les tour-opérateurs vendent aux gens l’idée qu’ils sont seuls au monde devant le dernier continent vierge. C’est pourquoi ils ont mis au point un système de communication pour éviter aux navires de se croiser. Ils se mettent en file d’attente, et préviennent les autres quand ils partent, afin que le bateau suivant ne voie pas le précédent ».

Pour cet habitué du pôle Sud, nul doute que les visiteurs ont un impact sur l’environnement : « On pourrait se dire que 100 000 touristes sur 14 millions de kilomètres carrés, ce n’est pas énorme, si on compare à un site comme le parc de Yellowstone, aux États-Unis, qui en reçoit 4 millions par an. Mais on ne peut pas tenir ce raisonnement pour l’Antarctique, car les vacanciers sont concentrés dans l’espace et le temps. Pour des conditions d’accessibilité, ils ne vont que dans une petite zone, à l’extrémité nord-est de la péninsule Antarctique, et seulement durant l’été austral, au moment de la reproduction des animaux ».

Certes, les visiteurs ne restent jamais longtemps sur place (selon la formule choisie (et le coût qui va avec), certains ne descendent pas du bateau quand d’autres débarquent quelques heures). Le problème, c’est qu’ils ne veulent pas se contenter de voir des glaçons, même les plus majestueux du monde, non, ils veulent aussi voir des animaux et, par-dessus tout, ces gigantesques colonies de manchots, devenus des stars avec le film La Marche de l’empereur.

Comme toujours avec les touristes, le plus important, ce sont les images qu’on ramène aux copains. C’est pourquoi Laurent Mayet rapporte que « beaucoup d’entre eux utilisent des drones, et ils les font parfois atterrir au milieu des colonies d’éléphants de mer, pour les photographier en gros plan, ce qui perturbe les animaux. En ce moment, il y a des débats pour interdire l’usage du drone touristique ». Selon un rapport du programme environnement de l’ONU, la population d’une espèce particulière de manchots, dits « manchots Adélie », a diminué de moitié depuis quelques années, à cause du stress provoqué par les touristes. Par ailleurs, ces derniers peuvent involontairement amener des microbes ou des insectes susceptibles de nuire à la faune locale. Ils peuvent aussi piétiner la rare végétation (car oui, il n’y a pas que de la glace en Antarctique). À cela s’ajoutent les risques de pollution. C’est déjà arrivé, avec le naufrage de bateaux de tourisme : l’Explorer en 2007, par exemple.

Personne ne songe à bannir les voyageurs, dont les motivations sont très diverses, à en croire Yan Ropert-Coudert, chercheur au CNRS et spécialiste de l’Antarctique : « On peut trouver une grand-mère et sa petite-fille, qui ont économisé pour payer ce voyage dont elles repartent émerveillées. Mais il y a aussi des touristes fortunés qui viennent là juste pour cocher une case et dire qu’ils l’ont fait ».

En tout cas, tout le monde est d’accord : il faut limiter les dégâts. L’Antarctique est le seul endroit de la planète qui n’appartient à aucune nation. Il est soumis à une gouvernance internationale dont les termes sont détaillés par le protocole de Madrid, entré en vigueur en 1998. Mais bizarrement, ce texte ne parle pas du tourisme. Celui-ci est donc, chaque année, mis au programme des réunions consultatives du traité de l’Antarctique, comme celle qui se tient actuellement à Paris, où 54 pays tenteront d’élaborer des règles destinées à préserver ce continent.

Les diplomates débattent, mais pas dans le vide et à partir de données scientifiques, comme l’explique Yan Ropert Coudert : « Notre rôle est d’apporter des éléments chiffrés : par exemple, quelle est la fréquence de visiteurs à ne pas dépasser pour que la végétation puisse se rétablir après le piétinement, à quelle distance un animal va réagir quand on s’approche de lui, quelles sont les couleurs de vêtements qui pourraient gêner les animaux… »

De telles mesures peuvent limiter les conneries de vacanciers qui verraient l’Antarctique comme un parc d’attractions, avec les manchots en guise d’amusantes distractions. Ce n’est pas rien, mais pas suffisant pour Laurent Mayet, dont l’association fait du lobbying pour des mesures plus radicales : « La seule manière de contenir le tourisme, c’est d’établir un numerus clausus, un quota à ne pas dépasser : c’est ce que nous demandons, mais c’est du poil à gratter, car les pays n’en veulent pas, à cause des enjeux commerciaux qui sont derrière ».

Le risque de voir l’Antarctique transformé en Disneyland de luxe est loin d’être négligeable. Laurent Mayet nous apprend, par exemple, que « le Chili a demandé à plusieurs reprises la création d’un hôtel de luxe en Antarctique ». Et il y a bien d’autres projets du même genre… Jusqu’ici, ils ont tous été rejetés par la communauté internationale. Mais pour combien de temps?

L’Antarctique n’est pas que le symbole de la destruction de notre terre. C’est aussi l’un des derniers endroits qui résiste à l’exploitation commerciale (seules les bases scientifiques y sont admises). À défaut de préserver les icebergs de la fonte, si l’on peut éviter aux manchots l’humiliation de servir de décor à des seffies, c’est au moins ça de gagné.

Dessin de Zorro – Charlie Hebdo – 23/06/2021

Antonio Fischetti – Charlie Hebdo – 23/06/2021