Espagne-Maroc : instrumentalisation à Ceuta d’une relation bilatérale conflictuelle ?

Journaux, magazines, radios et télévisions ont suivi pas à pas, du 17 au 19 mai 2021, le débarquement massif de migrants – entre 8 et 9 000 selon les autorités espagnoles –, en majorité marocains, sur les plages de Ceuta, enclave espagnole en terres chérifiennes. 

L’événement, spectaculaire, a retenu l’attention des médias.

Rapporté au ras des faits, il a été centré sur quelques moments émotionnels – la présence de plusieurs centaines de mineurs non accompagnés, un garde civil espagnol sauvant de la noyade un bébé marocain, l’accolade entre une volontaire de la Croix-Rouge espagnole et un migrant africain épuisé –, réduisant à un arrière-plan mal cadré la polémique publique entre les gouvernements espagnol et marocain qui a accompagné cette marée humaine. 

Tout cela est vrai. Tout autant que la frustration que devraient/pourraient laisser des images et des sons, qui n’ont donné à l’auditeur, au lecteur, au téléspectateur aucune clé de compréhension. L’information de masse enferme « l’homme quelconque » dans un monde d’ombres, émotionnel et mystérieux.

Aller plus loin, sortir de la caverne, n’est pas interdit. Il est toujours possible d’éveiller la curiosité critique, à même de faire la part des choses. Ce que tentent, à l’inverse des influenceurs, des éclaireurs-pisteurs espérant ainsi aller à la rencontre d’éventuels chercheurs de sens. 

Alors, quel est donc le sens, ou quel pourrait être le sens, de cette marée humaine venue du Maroc et ayant déferlé sur la ville espagnole de Ceuta ?

Les Europe du sud en permanence sous pression migratoire

Ceuta, ses migrants, victimes du destin, méritent un traitement de raison. Autre que l’expression « Inch’Allah » de certains et du spectacle de misère, épinglé par d’autres. Postures ne permettant pas d’« éclairer » ce que l’on a vu et entendu.

Comment comprendre le pourquoi et le comment de ce mouvement massif de populations entrées illégalement dans la ville espagnole de Ceuta ? S’agit-il d’un classique glissement d’humains déshérités, d’un pays pauvre vers un pays riche ? Comment interpréter la puissance d’un afflux aussi soudain qu’une éruption volcanique ? Maroc et Espagne se sont-ils querellés pour une classique affaire de migrations incontrôlées ? Seulement pour cela ? N’y a-t-il pas d’autres raisons ?

Pourquoi les Européens, et l’Union européenne, sont-ils restés aussi discrets, comme en retrait ? Le coup de sifflet final des États-Unis est-il le signe que les eaux vont définitivement retrouver leur calme ? Le déroulement des faits, le rappel d’autres contentieux migratoires bilatéraux, conduisent à élargir le champ du contentieux bilatéral. Les migrants certes sont là, potentiellement en alerte, aux portes de Ceuta et Melilla, au large des îles Canaries, et des côtes andalouses, pour tenter leur chance. Les Europe du sud sont en permanence sous pression migratoire.

Le mal développement de l’Afrique active des courants continus. Ces courants ont été amplifiés par les effets de la crise pandémique. Et ce, particulièrement au nord du Maroc, qui survit, traditionnellement, grâce aux « comptoirs » espagnols de Ceuta et Melilla. Les petits boulots, les trafics divers et la contrebande faisaient vivre toute une population.

Qui aujourd’hui, après la fermeture des frontières en août 2020 par le Maroc, pour des raisons sanitaires, est sans travail, et sans ressources. Mais les flux, éventuels et potentiels, sont habituellement contrôlés par la police des frontières, espagnole bien sûr. Mais aussi marocaine. Ce qui ici n’a pas été le cas. Les forces chérifiennes se sont retirées, ouvrant les vannes à la fuite constatée. 

Ce jeu dialectique entre frontières et invasions de « descamisados » (nom donné aux partisans déshérités, marcheurs « sans chemises », du colonel argentin Juan Domingo Perón), éveille d’autres souvenirs dormants. Celui de la Marche verte qui a permis au Maroc, le 6 novembre 1975, d’occuper le Sahara espagnol, sans tirer un coup de feu. La longue agonie du dictateur espagnol, Francisco Franco Bahamonde, décédé le 20 novembre, avait suspendu le fonctionnement de l’État. Le roi du Maroc avait saisi cette fenêtre pour mobiliser une armée de civils marocains qui avaient franchi les frontières et débordé des autorités ibériques par ailleurs déconnectées. Plus près de nous, le président turc Recep Tayyip Erdoğan, à l’autre bout de la Méditerranée, héberge des centaines de milliers de migrants en attente de marcher vers l’Europe. Cette armée de « gueux » prête à sauter les barrières de Frontex a été effectivement lâchée, afin d’obtenir des compensations financières européennes.

Interpelle également le fait que si le bruit du contentieux a été réduit de plusieurs tons, Espagne et Maroc n’ont pas baissé la garde. Au contraire. Le différend persiste : il s’est déplacé sur le terrain administratif et parlementaire. L’Espagne a activé ses élus au Parlement européen, qui ont déposé le 10 juin 2021 une proposition de résolution appelant à condamner le non-respect par le Maroc de la Convention internationale des droits de l’enfant.

Cet été, pas de bateau de l’Espagne vers le Maroc

Elle a par ailleurs décidé l’européanisation des frontières de Ceuta et Melilla. Avec comme conséquence, l’obligation pour les frontaliers marocains de demander un visa Schengen pour entrer dans ces deux villes. 

Le Maroc, de son côté, a exclu cette année les ports espagnols de toute opération maritime en direction de son territoire. Habituellement, plusieurs dizaines de milliers de ressortissants marocains vivant en Espagne, et dans le reste de l’Europe, rejoignent leur pays d’origine, par la voie espagnole, plus économique, pour traverser le canal de Gibraltar. Une conclusion s’impose : cette sortie migratoire a été instrumentalisée par le Maroc, à des fins diplomatiques.

« Le Maroc », a déclaré Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères, « n’est pas le concierge de l’Europe, […] il n’est pas obligé de protéger des frontières qui ne sont pas les siennes ». Ces propos ont été rejetés et dénoncés par l’Espagne.

Mais quels sont ou seraient les objectifs diplomatiques réels du Maroc en provoquant un différend migratoire avec l’Espagne ? Les raisons de coopérer en effet sont tout aussi nombreuses, qu’il s’agisse d’économie, d’investissements, de lutte antiterroriste ou contre la délinquance organisée. Quels sont donc les motifs de la querelle bilatérale entre les deux pays ? Y en a-t-il tout d’abord ? La réponse est oui. Les contentieux bilatéraux sont multiples et, pour certains, quasiment insolubles par les voies de compromis mutuels. Il y a tout d’abord ceux qu’il est possible d’apaiser par la voie du dialogue. On pense au contentieux sur la pêche, récurrent mais diplomatiquement soluble. Et en temps « normal », à ceux liés aux pressions migratoires. Il y a aussi le noyau dur des antagonismes territoriaux.

L’Espagne démocratique a assumé sans l’accepter l’intégration du Sahara occidental au Maroc par Rabat. Refusant d’en traiter de façon bilatérale, Madrid s’en remet donc aux bons offices et aux propositions de l’ONU. Le Maroc, en revanche, considère qu’il s’agit d’un dossier bilatéral dont le règlement a été entériné par les Accords de Madrid du 14 novembre 1975. Reste aussi, d’un point de vue marocain, à trouver une solution au contentieux des territoires espagnols enclavés – les villes de Ceuta, Melilla et trois petites îles ou presqu’îles –, tous restés espagnols parce que relevant d’une présence historique remontant au XVIe siècle. 

En 2002, la dispute picrocholine autour de l’îlot Persil, près de Ceuta, de souveraineté grise, apaisée par les États-Unis, avait rappelé que les contentieux territoriaux pouvaient déraper sur le terrain militaire. Le noyau dur des contentieux, territorial, mobilise de fait depuis 1975 les chancelleries des deux pays. Chacune avance des arguments, fondés sur le droit international, justifiant et légitimant la position de leurs gouvernements respectifs. 

Cristallisant un statu quo indéfini, tout autant que contesté. Le Maroc réagit avec vigueur chaque fois que l’Espagne tente de banaliser sa présence à Ceuta et Melilla, à chaque visite faite par le président du gouvernement, à chaque annonce d’une éventuelle visite du roi, à la normalisation territoriale des deux villes dotées en 1985 d’un statut de communauté autonome. La réaction est tout aussi vive à l’annonce d’un geste, d’un contact avec le Front Polisario ou un représentant de la République arabe sahraouie démocratique (RASD). Brahim Ghali, responsable militaire de ce mouvement, a été admis dans un hôpital espagnol, en mai 2021, pour soigner les séquelles du COVID-19, sous couvert d’un passeport algérien, générant les remontrances marocaines, couplées à la levée des contrôles frontaliers à Ceuta. 

Le contexte intérieur de chacun des deux pays, leur position dans le concert international ont, ces dernières années, évolué. L’Espagne est embourbée dans une crise politique sans issue évidente. Droite et gauche ont polarisé leurs antagonismes autour de la crise indépendantiste catalane. Une crise durable sur fond de morosité économique mobilisant de façon prioritaire les autorités. Pour toutes ces raisons, Madrid est moins présente sur les fronts extérieurs. Opportunité bien comprise à Rabat.

Comme en 1975

Le Maroc, au même moment, fort de ses opportunités économiques, a attiré des investisseurs étrangers. Il est de plus en plus actif en Afrique et en Amérique latine. Défenseur d’un islam tolérant, il a su vendre cette particularité identitaire aux pays occidentaux victimes du terrorisme islamique. Le Gabon, les Seychelles reconnaissent la souveraineté espagnole sur le Sahara occidental. 

La France, dès 2007, compte tenu de l’importance de la coopération marocaine pour combattre le terrorisme, étant donné l’ampleur de ses investissements, a défendu le plan proposé par le Maroc pour le Sahara occidental, lequel décrète la marocanité de la zone, dotée d’un statut d’autonomie. Paris garde une attitude réservée, discrètement promarocaine, à chaque épisode de crise entre Madrid et Rabat. Les États-Unis ont été encore plus loin le 10 décembre 2020. Le président Donald Trump a reconnu la marocanité, sans condition, du Sahara occidental, en échange de relations diplomatiques entre Rabat et Israël. 

Le Maroc aurait-il été tenté de jouer miser, comme en 1975 (les Accords de Madrid, signés le 14 novembre 1975 à Madrid par l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie, établissent les conditions du retrait espagnol du Sahara occidental, et la partition du territoire entre le Maroc et la Mauritanie), sur un retrait international de l’Espagne, forcée par ses difficultés intérieures ? Peu après l’échange de bons procédés entre États-Unis et Maroc, Nasser Bourita avait appelé l’Europe « à sortir de sa zone de confort » (comprendre : inviter les Européens à suivre le président des États-Unis, Donald Trump, qui a reconnu, en dépit des résolutions de l’ONU, la souveraineté du Maroc sur le territoire du Sahara occidental). 

Le mécontentement provoqué par la présence dans un hôpital espagnol de Brahim Ghali a été mentionné comme motif de la crise par la diplomatie marocaine. La pression sur Ceuta, inspirée de la Marche verte, valide le message transmis par Rabat. D’autant plus que parallèlement à cette crise avec l’Espagne, les autorités marocaines ont fait savoir qu’un exercice antiterroriste, « ALAT-FAR 2021 », était organisé avec la France dans la région de Ouarzazate, aux portes du Sahara. Et signalé des manœuvres sur la côte atlantique intégrant le nord de l’ex-Sahara espagnol avec des soldats américains, l’OTAN et des soldats du Danemark, d’Italie, des Pays-Bas, du Royaume-Uni et du Sénégal. 

La presse marocaine a également rappelé les effets stimulants du traité de libre-échange signé avec Washington, ainsi que la présence d’une délégation commerciale venue des États-Unis. Demeure un facteur difficile à apprécier. Pourquoi cette crise en mai 2021 ? Et non pas en décembre 2020 ou en avril 2021 par exemple ? Le pari israélien fait en 2020 par la monarchie alaouite a certes apporté en retour la reconnaissance de l’annexion du Sahara occidental par les États-Unis. Le pari méritait-il d’être confirmé, après l’élection d’un nouveau résidant à la Maison-Blanche, le démocrate Joe Biden ? 

Le Maroc est, depuis les attentats qui l’ont frappé en 2001, un allié précieux des Occidentaux. Un pays musulman fidèle à ses principes. Le roi préside le Comité Al-Qods, chargé de préserver le statut spécial de Jérusalem et de préserver son patrimoine. Mais l’enjeu comporte le risque, en période de difficultés, réelles avec la crise sanitaire et ses conséquences économiques, de bousculer la légitimité religieuse, nationale et personnelle du monarque. Sans doute, peut-être, faut-il voir, là encore, les raisons de cet échauffement soudain avec l’Espagne aux portes de la ville de Ceuta.


Jean-Jacques Kourliandsky – Middle East Eye (lu dans la lettre IRIS -lecture libre-) Source