Abstention : trouvons des solutions.

Le point de vue de Martial Foucault, politologue directeur du Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences Po. [Après ce] deuxième tour des élections régionales, il revient sur l’abstention… qui [selon son analyse] ne reflète pas, loin de là […], un total désengagement citoyen.

Se rendre dans un bureau de vote, déléguer son pouvoir à des représentants élus, n’est pas une « petite affaire », estime Martial Foucault, […] . Cela ne va pas de soi. Plutôt que de déplorer le niveau d’abstention, voire de s’en prendre aux électeurs qui ne votent pas, la technostructure politico-médiatique serait bien inspirée de s’interroger sur les failles et les défaillances de nos procédures démocratiques. Car Martial Foucault en est persuadé : les Français, de par l’histoire du pays, ont un profond désir d’engagement citoyen.

  • Tous les médias et commentateurs s’inquiètent de cette abstention sans précédent…

[…] On aurait tort de ne faire qu’une lecture sociologique de l’abstention, car on s’abstiendrait d’une réflexion philosophique et d’une analyse juridico-institutionnelle de nos procédures démocratiques. On ne peut plus se contenter de dire que « des catégories sociales s’abstiennent », pour la bonne raison qu’elles ne s’abstiennent pas systématiquement. […]

  • L’abstention sortirait donc plus que jamais des cadres traditionnels ?

Oui, et considérer que l’élection est le nec plus ultra de la démocratie est une erreur. Car si, comme je le pense, déléguer son pouvoir à des représentants est « une grande affaire », celle-ci peut-elle s’inscrire seulement tous les cinq ou six ans, et devenir ensuite invisible ? […]

  • Lors de ces élections départementales et régionales, ce qui frappe d’ailleurs dans les programmes, c’est une sorte de verdissement généralisé…

On assiste en effet à une standardisation des programmes. […] Pour moi, ces professions de foi ne renforcent pas la démocratie électorale.

Elles reflètent une « démocratie de l’opinion »– qui se colle aux envies du moment de l’opinion publique. Les citoyens ne comprennent pas ensuite pourquoi ce qui a été présenté comme une priorité se tarit. Alors que si les candidats se contentaient de maintenir le rôle des idées dans le débat politique, on aurait sûrement des taux de participation beaucoup plus élevés. […]

  • Il n’y a donc pas de fatalité à la montée continue de l’abstention ?

Absolument pas. […] On est passé d’une démocratie des idées à une démocratie émotionnelle… Et un citoyen en colère va donc manifester en boudant les urnes. Ce n’est d’ailleurs pas une réaction purement émotionnelle : l’électeur qui ne va pas voter envoie le message qu’il a des raisons rationnelles de ne pas voter.

[…] … je ne crois pas à une démocratie clientéliste, à des conduites politiques menées en fonction des clientèles électorales qui se sont mobilisées. […] À charge pour eux de transformer la manière dont ils produisent des politiques publiques. De rompre avec l’uniformisation des propositions…

  • Que penser de l’« uniformisation » par les candidats aux élections régionales « nationalisant » les enjeux ?

[…] la consigne des partis politiques était de parler de la sécurité, de la délinquance, du chômage, du pouvoir d’achat. Si l’on donne le sentiment que ces enjeux peuvent être remplis par des collectivités qui n’en ont pas les compétences, on tire une balle dans le pied de la démocratie électorale. On fait campagne sur des peurs, et on s’étonne de l’abstention.

Qu’est-ce qui fait que de tels enjeux s’imposent dans une campagne électorale ? C’est la manière dont une information est relayée et répétée. Or, il se trouve que les chaînes télévisées d’information restent la première source d’information, bien avant les réseaux sociaux. Il est aussi prouvé que le cerveau conserve beaucoup plus longtemps une mauvaise qu’une bonne […]

  • [La] dérèglement, […]  volonté d’Emmanuel Macron de troubler et désorganiser l’axe droite-gauche, n’a-t-il pas contribué à désorienter les électeurs ?

J’ai toujours dit que le clivage droite-gauche n’avait pas disparu. Et il est même souhaitable qu’il ne disparaisse pas. Sinon, c’est la porte ouverte à toutes les aventures autoritaires, dictatoriales. Le clivage droite-gauche structure la vie politique de toutes les démocraties, permet aux individus de se repérer. Emmanuel Macron a considéré qu’il imposait des schémas trop simplificateurs et trop conflictuels. Mais les conflits naissent au contraire quand les différences entre les deux camps deviennent quasiment inexistantes. Cela produit des espaces nouveaux, le populisme à l’extrême droite, le radicalisme à l’extrême gauche. Macron considère comme plus importante l’efficacité de l’action publique que les idées. Cette vision sèche de la démocratie ne peut produire que de l’abstention. Avec ce raisonnement, le consumérisme démocratique joue à plein. Quand on se pose la question de savoir si son vote est utile, on est au cœur du problème. Il est important que les collectivités territoriales fassent savoir que leurs politiques sociales servent à améliorer le commun. Et à fabriquer de la confiance.

  • Voyez-vous une porte de sortie à cette crise démocratique ?

Je ne vois pas comment les politiques publiques en matière environnementale ne créeraient pas du lien social. La consommation, les déplacements, les modes de transports, sont des choix idéologiques, qui nous engagent collectivement. La fiscalité verte peut devenir un élément fondamental de la citoyenneté. Car les Français sont très attachés à l’impôt, dès lors que l’impôt leur garantit des services publics de qualité. […]


Vincent Rémy. Télérama. Titre original : Martial Foucault, politologue : « Face à l’abstention, plutôt que de se lamenter, trouvons des solutions ».

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