Les deux fléaux

On entend partout dire que le monde va mal, ce qui n’est pas faux, mais là où il va le plus mal et probablement le monde arabe. C’est qu’il est victime, pour son malheur, de deux fléaux à la fois, le despotisme et l’islamisme, chacun se justifiant par l’autre.

Que le despotisme ne soit pas l’apanage du monde arabe, je l’ai souligné dans un livre récent où j’ai traité des syndromes de la dictature, de ses causes, de ses symptômes et de la façon dont elle se propage. Si elle a cependant dans cette région, au Moyen-Orient et dans le Maghreb, au moins une partie des traits que j’ai relevés (la violation des droits humains, l’idolâtrie du chef, la fabrication du « bon citoyen », le démantèlement du milieu intellectuel, la théorie du complot, etc.), elle a atteint en plus dans certains pays, comme en Syrie, un niveau inimaginable de violence, avec des massacres de masse et la généralisation dans les prisons des tortures les plus atroces.

À l’exception de la Tunisie depuis 2011 et du Liban pour des raisons historiques et sociales qui lui sont propres, plusieurs gouvernements arabes les ont plus ou moins pratiquées, les pratiquent ou sont disposés à le faire. Leur justification est toute prête : c’est la lutte contre le terrorisme, prétexte brandi aussi bien par les dictateurs eux-mêmes (et leurs partisans) que par les puissances occidentales qui ferment les yeux sur leurs crimes.

Il est remarquable à cet égard que les seules conférences arabes au sommet qui aboutissent à des résultats concrets sont celles des ministres de l’Intérieur : il n’y et question que d’échange de bons procédés en matière de « lutte contre le terrorisme », expression qui cache le plus souvent leur connivence contre les oppositions démocratiques.

On sait que des milliards de dollars ont été dépensés pour diffuser l’interprétation wahhabite de l’islam. Cela a commencé au temps de la guerre froide, avec le soutien des États-Unis, sous le prétexte de combattre le communisme, et s’est prolongé par la suite pour éradiquer la liberté de pensée et dévier les revendications démocratiques de la population vers des objectifs chimériques. Deux générations d’Arabes et de musulmans en ont été marquées, se considérant en guerre ouverte contre le monde tout entier, et menant cette guerre comme une obligation religieuse.

Ces djihadistes n’ont fait ainsi que semer la mort chez eux et, en commettant d’odieux attentats terroristes en Europe, que renforcer les courants d’extrême droite, voire ouvertement fascistes, et tourner les opinions publiques occidentales contre tous les musulmans sans distinction, alors que ces derniers sont les principales victimes du terrorisme.

Au sein de chaque pays arabe, les despotes n’ont pas manqué de profiter de l’aubaine pour violer davantage les droits humains et réprimer violemment l’opposition démocratique, et cela sous le regard indifférent des Occidentaux.

Il est indéniable que l’islamisme a terriblement ravagé les sociétés arabes et musulmanes. Les démocrates arabes sont les premiers à le dire sans ambages. Mais il est indéniable aussi que nous assistons depuis au moins deux décennies à une régression des valeurs démocratiques en Occident. La principale raison en est l’incapacité des partis politiques, de droite comme de gauche, à apporter des solutions aux problèmes dont souffrent leurs sociétés.

Je n’hésite cependant pas à ajouter que les attentats terroristes ont fourni à toutes sortes de courants populistes des arguments auxquels une partie de l’opinion publique est très sensible, rendant les immigrés, et plus généralement les musulmans, responsables de tous les maux.

L’extraordinaire élan populaire dans le monde arabe, qui s’est propagé fin 2010 à partir de la Tunisie, avec les mots d’ordre de liberté, de dignité et de justice sociale, a été brisé par l’alliance objective entre le despotisme et l’islamisme. Aucune des deux forces ne pouvait tolérer l’émergence de régimes réellement « civils », dans le sens où ils ne seraient ni militaires ni religieux, et qui respecteraient les libertés individuelles et collectives.

On peut d’ailleurs constater que leur affrontement ne les a nullement affaiblies mais au contraire consolidées, et elles continueront à s’en prévaloir, l’une et l’autre, pour marginaliser la troisième force, c’est-à-dire le mouvement qui milite dans des conditions particulièrement difficiles pour l’établissement d’un régime moderne et démocratique, avec une nette séparation entre l’État et la religion.

Toutes les forces éprises de liberté et de justice dans le monde devraient apporter leur soutien à cette troisième force. Il y va, aussi, de la démocratie dans leur propre pays.


Alaa El Aswani – Une nouvelle tirée de « Tous Témoins » – Ed. Actes Sud