Après la fraise d’Espagne dégueu, l’avocat louf

Tout le monde est au courant, pour les fraises d’Andalousie ?

Dès février, elles débarquent, aussi rouges qu’il est possible en plein hiver. Et pas chères, oh ! pas chères du tout. L’Andalousie est devenue un centre mondial de l’esclavage où des trimard(e)s venu(e)s du Maroc, de Roumanie, de Pologne, de l’Équateur même, ramassent les fruits pour trois clopinettes, avant de subir un racisme institutionnalisé.

Mais un autre arrive en courant, qui s’ajoute à cette grande infamie : l’avocat.

Ce fruit-là provient de Persea americana, arbre solidement installé au Mexique, et a gagné l’Europe, jusque dans le midi de notre pauvre pays. Il pose divers problèmes, que l’on n’épuisera pas en dix secondes.

  1. il lui faut des ramasseurs, toujours les mêmes.
  2. il rapporte beaucoup d’argent, au point qu’on lui sacrifie volontiers d’antiques plantations d’oliviers – Quién levantô los olivos/Andaluces de Jaén,(1) ?-, arrachées sans état d’âme.
  3. 1 kg d’avocats a besoin d’environ 700 1 d’eau avant d’être cueilli.

Dix pays concentrent 80 % de la production mondiale, à l’avant desquels le Mexique, la République dominicaine, le Pérou. L’Espagne court derrière, mais finira par les rattraper, car le consommateur est là, et le consommateur est con. En une année, les surfaces plantées, pour l’essentiel dans le Sud andalou, ont augmenté de 11 % (2). La France boulotte déjà 40 % des exportations espagnoles d’avocats, mais on peut légitimement espérer mieux.

Pour l’heure, le grand bordel de l’avocat se concentre autour de la Axarquia, dans la province andalouse de Màlaga. Beaucoup, qui ne sont pas tous écologistes, prédisent un collapsus hydrique, c’est-à-dire une situation intenable où les ponctions d’eau seraient supérieures à ce qu’on peut tirer des rivières et des maigres nappes phréatiques. Un livre résume cette incroyable inquiétude, sur 640 pages, après quatre années de travail (3). Il n’y a guère de doute : en 2017, les cultures subtropicales – il y a aussi le manguier – consommaient 64,7 hectomètres cubes (1 hm3 = 1 000000 m3) et, en y ajoutant les autres consommations, le déficit permanent est de 14,43 hm3. Taper dans le « capital » souterrain ne fera que retarder l’évidence : ce n’est pas tenable.

Il faudrait être encore plus abruti que ne le sont les politiciens pour ne pas comprendre la nature de cette impasse. Le président en titre de l’Andalousie, Juan Manuel Moreno Bonilla – Parti populaire, droite alliée au mouvement fasciste Vox -, est certes une buse, mais il y a des limites. Cet homme a des idées, faut surtout pas croire. Comme l’Andalousie est sèche comme un coup de trique et que les exportations de fruits gorgés d’eau flambent, il y a une solution flagrante : faire venir de l’eau. Par ce que l’on appelle là-bas des trasvases, des transvasements à coups de tuyauteries diverses et de barrages.

Dès mai 2019, notre grand homme promettait de doubler « los recursos hidricos para el subtropical de la Axarquia » et annonçait la mise en service d’un tronçon entre le lac de barrage de La Concepciôn, qui fournit l’eau de la Costa del Sol, et celui de La Vinuela, séparés d’environ 130 km par la route. Même le libéral quotidien El Economista considère comme chimérique, entre les lignes, la poursuite de cette aventure extrême (4).

La droite espagnole est-elle la plus bête d’Europe? Le classement est disputé – pensons à l’Italie, à la Pologne, à la Hon­grie -, mais sur la question de l’eau, elle est sans doute la reine. En 2000, elle approuvait un infernal Plan hydrologique national qui consistait à piquer les eaux de l’Ébre, dans le Nord, et les descendre – la bagatelle de 1 050 hm3 – pour permettre à l’agriculture intensive, dans le Sud, de prospérer. Stoppé in extremis, le projet est encore dans beaucoup de têtes bien décidées à vivre pleinement les derniers jours de Pompéi.

En Europe, la consommation d’avocats a augmenté de 220 % entre 2008 et 2018. En France, même le coronavirus a été vaincu : la consommation aurait bondi de presque 15 % en 2020. La classe, hein?


Fabrice Nicolino. Charlie Hebdo. 23/06/2021


  1. Le poème de Miguel Hernandez pose cette question essentielle : à qui sont les oliviers?
  2. tinyurl.com/54e8m8ky
  3. Non, je ne l’ai pas lu, mais je connais la réputation de ses auteurs : La Burbuja de los cultivos subtropicales y el colapso hidrico de la Axarquia. Burbuja signifie «bulle ».
  4. tinyurl.com/3f2p28mz