RACES

Vous autres qui traînez vos généalogies
À travers les bonheurs et les malheurs
Des âges, et croyez savoir par coeur
Quel sang vous bouillonne, ou vous stagne au coeur,

Vous ne me direz pas, vous, de quelles orgies
De misère et d’orgueil je sors,
Ni de quels vivants furent les morts
Dont je suis descendante au soleil d’aujourd’hui.

Ainsi, l’énigme de moi-même me fuit,
Mais je sens en moi des millions d’aïeux
Se battre. Et sais-je bien ce que je veux et peux,
Debout sur cette foule profonde?

Or, sur la berge ou les usines grondent,
Si, des soirs, j’ai compris que je sortais des reins
Des gueuses et des gars manieurs de surins,
Dont je frôle en passant le cousinage sombre,

Et si, dans l’oreiller de soie,
Inerte d’indolente et délicate joie,
J’ai frissonné tous les frissons subtils,
Un regard autocrate et peureux dans les cils,

Maintenant je demande — et de toute mon âme
Votre mort dans ma chair, votre mort dans mon âme,
Tas de femelles et de dames
Qui me circulez dans le sang

Garces d’amour, de rêve et de sang,
Filles d’honneur, filles de joie,
Horde en tumulte, horde interne qui s’éploie
Femmes de mer, femmes de terre

Ô contradictoires, mes Mères!


Lucie Delarue-Mardrus (1880-1945)