Les yeux ouverts

Même aujourd’hui, il me faut parfois m’arrêter, pencher la tête, cligner des yeux, tourner un peu autour des gens que je croise pour voir ce que je cherche au-dessus d’eux. Et quand j’y parviens enfin, c’est à chaque fois en moi une révélation. D’un seul coup, quelque chose s’apaise et me désarme. Je ne suis plus le même.

Oui, ils sont là, perchés là-haut, et presque personne ne les voit.

Moi qui ai mis tout ce temps à m’en rendre compte, je peux comprendre pourquoi le monde n’a pas encore changé. Tant qu’on ne le sait pas, comment espérer que la Terre tourne autrement ? Comment imaginer que cessent les combats ?

Au début, avais bien observé que les passants marchaient un peu courbés dans la rue. Je me disais qu’ils semblaient porter quelque chose. En les regardant autour de moi ou en me tenant moi-même devant la glace, je voyais cette charge sur nos épaules. Je la sentais dès que je me réveillais. Je croyais que c’était le poids de nos tourments, l’attraction terrestre, ou encore, dans les corps, le souvenir de nos ancêtres avant qu’ils se redressent il y a quelques millions d’années.

Mais c’étaient eux.

La première fois que je les ai aperçus, la pluie tombait. Je rentrais chez moi tard dans la nuit et descendais un escalier entre deux rues. Je me suis immobilisé dans l’ombre. Trois hommes en frappaient un quatrième agenouillé sur le sol, sous l’averse. Ils étaient dans la lumière d’un réverbère, au milieu de deux volées de marches. Ils se sont enfin arrêtés comme des ouvriers soufflant après une tâche, essuyant la pluie et la sueur de leur front. L’autre gémissait doucement, toujours à genoux.

C’est à ce moment que j’ai découvert ce que je n’oublierai jamais. Les quatre hommes avaient chacun, sans qu’ils le sachent, une petite silhouette assise sur leurs épaules.

Des enfants.

Je les voyais par intermittence. Les cheveux tout mouillés, ces enfants se regardaient les uns les autres, épouvantés de ce qui se passait sous leurs yeux. L’un d’eux a croisé mon regard comme s’il me reprochait de ne rien faire.

Une fenêtre s’est allumée dans un immeuble voisin. Les agresseurs se sont enfuis. J’ai attendu un instant. je me suis approché de l’homme blessé qui restait seul. Je faisais semblant de le découvrir. J’ai appelé à l’aide. Au-dessus de lui brillaient deux yeux remplis de larmes.

Des voisins sortaient des immeubles. Un petit groupe se formait. Je me suis enfui à mon tour. En passant devant le miroir d’une vitrine, j’ai vu furtivement un petit être accroché sur mes épaules. Il m’a jeté un œil sombre et s’est détourné de moi.

Je les cherche depuis ce jour. On ne les voit pas toujours. Ils apparaissent et disparaissent comme des reflets. Ils ressemblent toujours à ceux qui les portent. Il semble que, pour chacun, c’est l’enfant qu’il était à trois ou quatre ans.

Ils regardent. Ils sont témoins. Ils ne disent jamais rien. Mais il y a quelque chose dont je suis sûr : si celui qui trahit, celui qui abandonne, celui qui persécute ou asservit, celui qui sort son arme, celui qui frappe, celui qui enferme ou humilie, ouvrait vraiment les yeux, il verrait cette petite silhouette recroquevillée en face de lui. Il sentirait surtout, sur ses propres épaules, le tremblement de l’enfant qu’il a été et qui regarde ce qu’il est devenu.


Timothée de Fombelle – Extrait du livre : « Tous Témoins » – Ed. Actes Sud