Fonderie MBF Aluminium de Saint-Claude…

… un éclairage sur le choix de l’État, des entreprises, des entrepreneurs.

On les a découverts en mai, lorsqu’ils menaçaient de faire sauter leur usine. Et puis, plus rien. Les ouvriers métallurgistes de la fonderie MBF Aluminium de Saint-Claude, dans le Jura, ont disparu des radars médiatiques. Ils ont pourtant des choses à dire sur le dossier plus que complexe de la désindustrialisation du pays. À la veille du verdict du tribunal de commerce, qui décidera de l’avenir de l’usine, Charlie a rencontré Nail Yalcin, délégué CGT de la fonderie.

CHARLIE HEBDO : Comment et pourquoi une fonderie vieille de plus de 70 ans se retrouve actuellement en redressement judiciaire?

Nail Yalcin : Dès l’automne 2020, l’entreprise a été mise en redressement judiciaire classique, avec six mois d’observation, puis la mise sous tutelle d’un administrateur judiciaire, dégageant notre patron des commandes : le groupe CMV, avec à sa tête Gianpiero Colla. Le personnage est connu pour être un roitelet de la reprise et, surtout, de la liquidation d’entreprise. C’est lui qui était actionnaire au moment des mobilisations de l’usine GM&S, dans la Creuse, par exemple.

On veut nous liquider, alors que nous produisons des pièces essentielles pour les autos, des moteurs Diesel, essence et hybrides. Ce n’est pas la production actuelle, le problème, mais les stratégies économiques de nos clients : les constructeurs automobiles Renault et PSA, qui n’ont de cesse de chercher des fonderies à l’étranger et de délocaliser la production.

Le grand public a appris votre existence lorsque les ouvriers de la fonderie ont menacé de faire sauter l’usine avec des bouteilles de gaz. Comment en est-on arrivés là ?

Par la fatigue et le désespoir. Depuis le 31 mars 2021, les salariés sont en grève et on a l’impression de se faire balader. On a multiplié les manifestations devant les sièges de Renault et de PSA, devant Bercy, pour défendre l’entreprise et le bassin d’emploi de Saint-Claude. La fonderie MBF est le poumon économique de la ville. H faut savoir qu’avant on était ici dans l’un des premiers bassins industriels français.

En moins de vingt ans, c’est désormais un territoire économiquement sinistré. Alors, ces menaces de tout faire sauter, c’est malheureux, mais c’est surtout un appel au secours. On a vu arriver toutes les télés, de TF1 à M6, plus pour faire le buzz que pour traiter le sujet sur le fond. On passe pour des excités alors que les saboteurs sont ailleurs. Pour moi, ce sont les constructeurs automobiles les premiers responsables, et l’État qui reste spectateur…

C’est-à-dire?

Qu’ils font tout pour que les repreneurs ne se positionnent pas sur le dossier. Actuellement, il n’y a que Mickaël Azoulay qui présente un dossier, que le tribunal de commerce considère avec intérêt, mais, partout, on laisse entendre qu’il n’est pas crédible, qu’il ne connaît rien à l’industrie… Renault va même plus loin, disant qu’il ne passera pas de marché avec MBF. Voilà une menace dont les médias ne parleront jamais !

Quand on voit ça, ça fait mal au coeur, car ça fait soixante-dix ans que la fonderie livre des pièces de moteur à nos clients, dont Renault. Sa stratégie est clairement de délocaliser les fonderies en Roumanie et en Espagne. D’ailleurs, Madrid a félicité Renault pour son implantation économique et sa contribution à hauteur de 10 à 12 milliards d’euros dans l’économie espagnolé. Nous, on dit que c’est très bien que des pays comme l’Espagne ou la Roumanie soient des partenaires économiques, mais pas au détriment de la production française. Il faut un équilibre.

Le dossier de la fonderie est au tribunal de commerce depuis des mois. Qu’est-ce qui se joue exactement dans les nombreux reports d’audience ?

C’est très complexe. Le tribunal a d’abord étudié le dossier, considérant plutôt d’un bon oeil celui du repreneur. Mais la Région et l’État sont intervenus pour demander des reports et l’étude d’offres alternatives. Lesquelles ? Mystère.

Mi-mai, la Région Bourgogne-Franche-Comté [à majorité socialiste, ndlr] a dit qu’elle interviendrait pour un tiers dans le capital de l’entreprise, disant même qu’Emmanuel Macron s’engageait également pour sauver l’usine.

Bizarre, car, fin avril, Bruno Le Maire a annoncé un plan de 50 millions d’euros pour un accompagnement du secteur. Pas pour le sauver.

En fait, il s’agissait plutôt d’un méga-plan social, avec prime à la mobilité, à la reconversion professionnelle. Bref, 50 millions pour fermer les fonderies, quand une dizaine de millions seulement suffirait à renflouer MBF et à sauver les emplois.

Quel rôle joue l’État dans cette partie de poker menteur?

Il pourrait beaucoup. Mais fait tout le contraire de ce qu’il faudrait pour sauver nos emplois. En début d’année 2020, la Direction générale des entreprises (DGE), qui dépend de Bercy, a commandé une étude au cabinet allemand Roland Berger, qui recommande de fermer les fonderies. Cette étude devient alors la feuille de route de Renault, de PSA et de Bercy.

C’est aussi à ce moment qu’on assiste à l’effondrement de toute une filière fonderie, dont celle de Villers-la-Montagne, en Meurthe-et-Moselle. Et l’État reste spectateur du désastre qui s’annonce. On n’en peut plus de cette passivité. Quand les constructeurs ont été en difficulté en 2009, Renault et PSA ont bénéficié de 6 milliards d’euros d’argent public pour passer la crise.

En 2014, PSA, de nouveau en difficulté, a eu la chance de se faire racheter des actions par l’État, à hauteur de 800 millions d’euros.

En 2020, Renault frappe encore à la porte de l’État qui, bon prince, lui a refilé 5 milliards d’euros, sous forme de prêts garantis. Autant d’argent public qui ne va pas dans les services publics, mais dans une boîte privée. Mais là encore, la question de l’argent public mobilisé pour sauver des entreprises qui en cassent d’autres, ça ne fait pas la « une » des JT.

Que répondez-vous à ceux qui disent qu’avec les mutations du secteur automobile, et notamment le passage programmé aux véhicules tout électriques. les fonderies traditionnelles sont condamnées?

Je leur réponds qu’ils n’y connaissent rien. Certes, à plus ou moins court terme, le moteur Diesel est condamné, mais pour les véhicules hybrides, dont on parle beaucoup, il faut savoir que 70 % des prétendus « véhicules électriques » sont, en fait, équipés de moteurs à essence. Alors, bien sûr, il va y avoir des mutations, des évolutions technologiques importantes.

Pour augmenter la capacité d’autonomie des véhicules électriques, les constructeurs souhaitent alléger les voitures. Or qu’est-ce qui est moins lourd que l’acier? L’alu. Et qu’est-ce qu’on fabrique, à MBF Aluminium? De Palu, justement. Est-il logique de fermer un savoir-faire traditionnel et des technologies d’avenir? Je ne crois pas. Mais c’est vrai que je ne suis qu’un ouvrier, pas un expert dans un cabinet de conseil.

En période électorale, y a-t-il un risque que les salariés de MBF soient séduits par un vote d’extrême droite?

On ne peut en écarter l’hypothèse, mais il faut savoir qu’ici les gars sont majoritairement syndiqués et qu’ils savent que l’extrême droite, quoi qu’elle dise, n’est jamais l’amie des ouvriers. D’ailleurs, dans la période, tous les politiques, de gauche comme de droite, sont venus aux portes de l’usine. On les a tous reçus. On a même eu droit à la visite du maire de Nevers, un LR-EM qui dit avoir l’oreille d’Emmanuel Macron, et nous assure que le président est attentif au dossier MBF. Dont acte. Le seul qu’on n’a pas voulu voir s’approcher de l’usine, c’est Julien Odoul, le conseiller régional RN de Bourgogne-Franche-Comté.


Propos recueillis par Natacha Devanda – Charlie Hebdo. 23/06/2021