Pluralisme de l’info, mon c…

Vincent Bolloré est en passe d’arrimer Europe 1 à sa chaîne CNews, qui est devenue un instrument de propagande en faveur d’une fascisation des esprits. Cette opération, qui intervient après l’annonce du rapprochement TF1-M6, dessine le paysage sinistre d’un audiovisuel que la puissance publique abandonne aux puissances d’argent et à la droite

De prime abord, on pourrait penser que la révolte de la rédaction d’Europe 1 contre son annexion par Vincent Bolloré n’est qu’une nouvelle illustration de l’interminable séisme que suscite depuis de nombreuses années la mainmise des milliardaires sur les grands médias français.

Ce n’est pourtant pas le cas – ou plutôt, c’est encore plus grave que cela – car cette prise de contrôle stupéfiante, sans bourse délier, de l’une des principales radios privées françaises par l’homme d’affaires marque un tournant majeur de la mise sous tutelle de la presse.

Cette fois, elle vise ouvertement à transformer ce média en un instrument de propagande en faveur des idées de l’extrême droite. Ce n’est plus seulement l’indépendance de la presse qui est en cause, c’est sa transformation en organe militant en faveur d’une fascisation des esprits – et peut-être un jour du pays. […]

Et pourtant, c’est un autre schéma qui se dessine. Arnaud Lagardère s’est donc résolu à offrir les clés d’Europe 1 à Vincent Bolloré à titre gracieux, sous la forme d’un accord de partenariat avec CNews, la chaîne d’info en continu de droite radicale que Vincent Bolloré contrôle, via le groupe Canal+, filiale de Vivendi. C’est Le Point qui a levé le voile sur ce schéma inattendu et doublement avantageux pour Vincent Bolloré : parce qu’il va devenir l’homme fort de la radio sans bourse délier, mais aussi parce qu’il parvient à ses fins en se dispensant – c’est du moins son espoir – du feu vert du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) qui est supposé être le gendarme du secteur audiovisuel.  […]

Très vite, des rumeurs ont circulé, indiquant qu’Arnaud Lagardère confirmait ce projet de partenariat. Et finalement, mardi 22 juin, dans Le Figaro, il a officialisé le partenariat à l’avantage de Vincent Bolloré, tout en essayant de faire croire qu’Europe 1 ne basculait pas de facto dans une galaxie de presse voulant propager les thématiques de l’extrême droite. « La station a perdu 26 millions d’euros deux années de suite, et en 2021 la perte devrait être sensiblement équivalente. C’est insoutenable ! Nous devons absolument aller vers le rétablissement de l’équilibre. Ensuite, dans le paysage audiovisuel français, Europe 1 est la seule radio à ne pas être adossée à un groupe audiovisuel. Il y a un véritable intérêt à nouer un partenariat très fort avec le groupe Canal+. Et je trouve cela très bien […].

C’est donc Vincent Bolloré qui va prendre la main sur Europe 1. Et, quoi qu’en dise Arnaud Lagardère, c’est son agenda idéologique qui va désormais dicter la ligne éditoriale de la station. Nul « complotisme » dans ce constat, mais simple déduction au vu des premières décisions de coopération qui sont intervenues.

Autre signe que Vincent Bolloré est désormais l’homme fort d’Europe 1, il est désormais interdit sur les ondes de la radio, même à un humoriste, de se moquer de lui ou de l’un de ses protégés. De fait, Europe 1 va partager avec CNews des chroniqueurs ou journalistes officiant sur les deux antennes, à la manière de Sonia Mabrouk, comme le soulignait Le Point, mais sans rappeler les états de service de l’intéressée. Car la journaliste est d’un genre pour le moins particulier : ouvertement réactionnaire, faisant campagne sur toutes les thématiques néoconservatrices, elle milite constamment en faveur d’idées proches de celles de la droite radicale ou de Valeurs actuelles. […]

Censure

Autre signe que Vincent Bolloré est désormais l’homme fort d’Europe 1, il est désormais interdit sur les ondes de la radio, même à un humoriste, de se moquer de lui ou de l’un de ses protégés. C’est en quelque sorte la triste histoire des « Guignols de l’info » qui recommence. […]

Cette fois, c’est l’humoriste Christine Berrou qui en fait les frais, à cause d’une petite blague, pas même impertinente ni méchante. C’est elle-même qui a raconté par le menu l’incident à la faveur d’un entretien avec Télérama.

Vendredi 18 juin, l’humoriste avait enregistré sa chronique, qui devait être diffusée le dimanche suivant à l’antenne. Comme il s’agissait du jour de la fête des pères, c’est donc sur ce thème qu’elle avait imaginé un sketch mettant en scène un enseignant en classe proposant aux élèves de préparer le traditionnel cadeau : « On va faire des colliers de nouilles ! Non, mon papa il est allergique au gluten ! Bon alors on va faire des porte-clefs en cuir ! Non mon papa il est végane, il ne porte pas de cuir ! Bon alors on va dessiner des bonshommes qui sourient ! Non mon papa c’est Éric Zemmour, il aime pas les gens heureux. »

Rien de très méchant, donc. Une simple « vanounette », selon l’auteure. Et pourtant, un collègue de l’humoriste, en charge de la matinale du week-end, la met en garde en lui « expliquant que la semaine dernière, un journaliste a été convoqué par la direction pour un lancement envoyant une petite pique à Éric Zemmour ».

Récit de l’humoriste : « Il m’a dit qu’il se devait de me prévenir. Que ça pouvait être grave. Je n’ai pas voulu modifier mon texte, et je suis rentrée chez moi. » C’est alors que l’humoriste a reçu un SMS lui confirmant qu’elle devait désormais s’abstenir de se moquer d’Éric Zemmour. « J’ai eu une réaction animale, je n’ai pas réfléchi : j’ai répondu tout de suite et j’ai posté la capture d’écran dans la foulée, les mains tremblantes. Après coup, je suis triste d’avoir publié ce message personnel, envoyé par une personne très professionnelle. Mais il fallait que ça se sache », a raconté Christine Berrou à Télérama.

L’anecdote est à la fois insignifiante et terrifiante : elle suggère que rire – seulement rire ! – d’un personnage aussi sulfureux qu’Éric Zemmour est désormais, à Europe 1, un sacrilège que le nouveau maître des lieux ne tolèrera pas. « Cette censure signifie qu’une personne dangereuse est en train de devenir intouchable, et je ne veux pas participer à ça », a encore confié l’humoriste à Télérama

 […]

Des sanctions du CSA en rafale

Il faut certes relever que le CSA, si souvent critiqué à bon droit, lors des années antérieures, pour son indolence ou sa complaisance, fait enfin son travail de régulateur, même si les armes dont il dispose par la loi sont singulièrement émoussées pour conduire une confrontation aussi inédite. Car au moment même où Vincent Bolloré parvient à mettre la main sur Europe 1 pour rapprocher la station de CNews, il pleut sur cette chaîne de droite radicale une rafale de sanctions ou de remontrances de la part du gendarme du secteur audiovisuel.

Rapide florilège sur la période récente ! Le 18 mars 2021, le CSA prononce une sanction d’un montant de 200 000 euros à l’encontre de la chaîne CNews à la suite de propos tenus au cours de l’émission « Face à l’info » du 29 septembre 2020. Dans son communiqué, le CSA explique pudiquement les choses : « Le Conseil a considéré que la chaîne avait manqué à ses obligations, tant au regard de la loi du 30 septembre 1986 que de sa convention. Quand bien même ces propos ont été tenus dans le cadre d’un débat en lui-même légitime sur la politique d’accueil des mineurs étrangers isolés en France et sur la politique d’immigration, ils ont été de nature à inciter à la haine envers les mineurs étrangers isolés, et ont véhiculé de nombreux stéréotypes particulièrement infamants à leur égard, de nature à encourager des comportements discriminatoires. Par ailleurs, le Conseil a estimé que la maîtrise de l’antenne n’avait pas été assurée, d’autant plus que l’émission a été diffusée en différé et sans modification », peut-on seulement lire, sans bien comprendre ce qui s’est passé à l’antenne.

En fait, ce qui est en cause est une abomination. Ce jour-là, Éric Zemmour, fidèle à lui-même, avait tenus des propos haine contre les « jeunes issus de l’immigration », estimant qu’ils n’avaient « rien à faire » en France car ils sont « tous voleurs, assassins, ils sont violeurs, c’est tout ce qu’ils sont ». « Il faut les renvoyer », avait-il dit.

Et la direction de Canal+, maison-mère de CNews, avait affiché sa solidarité avec le chroniqueur d’extrême droite : elle avait « déploré » cette décision du CSA, estimant qu’elle contrevenait « au principe de liberté d’expression » ;  […]

Le 20 mai, autre remontrance du CSA : il fait cette fois grief à CNews d’avoir diffusé une émission économique manquant aux obligations d’honnêteté. Puis, le 25 mai, nouvelle remontrance : le CSA reproche cette fois à CNews plusieurs manquements graves lors de l’émission « L’heure des pros ».

Et ce n’est toujours pas tout ! Le 12 juin 2021, le Journal officiel publie une mise en demeure adressée par le CSA à CNews. Il suffit de lire cette mise en demeure pour mesurer les libertés que la chaîne de Vincent Bolloré prend avec la loi et le mépris qu’elle affiche pour la démocratie.

Lisons : « Il résulte des observations produites par l’éditeur qu’entre le 10 et le 28 mai 2021, le service de télévision CNEWS a invité sur le plateau de plusieurs de ses émissions de débat et d’information le candidat présenté en tête de la liste du Rassemblement national à Paris dans le cadre des élections régionales des 20 et 27 juin 2021, à neuf reprises. Il ressort du visionnage de ces séquences que l’intéressé a été présenté, dans la quasi-totalité des cas, en sa qualité de candidat, que ce soit oralement ou par le biais d’incrustations à l’écran. Par ailleurs, l’examen des séquences fait également apparaître qu’il s’est exprimé, contrairement à ce que soutient l’éditeur, sur des thématiques majeures de la campagne électorale en vue du scrutin à venir en région d’Île-de-France, telles que la sécurité publique. Cependant, alors que ce candidat s’est exprimé pendant une durée globale d’environ une heure, bénéficiant d’une importante tribune pour commenter ces thématiques, ainsi que d’une exposition significative profitable à sa candidature, l’éditeur n’a déclaré que 7 minutes environ de ce temps dans le cadre de sa couverture de l’actualité liée aux élections régionales. Il convient, en conséquence, que l’ensemble des temps de parole correspondants soient pris en compte par l’éditeur dans le cadre de la couverture de l’actualité liée à la campagne en vue des élections régionales en Île-de-France. »

En résumé, CNews défend un agenda idéologique d’extrême droite et avantage outrageusement le parti qui porte les mêmes valeurs, au mépris des obligations légales.

Il appartient donc au groupe Lagardère de prendre l’initiative de saisir le conseil au plus tôt, et en tout état de cause préalablement à la réalisation des opérations envisagées 

[…]

Plutôt que de contrer l’offensive de Vincent Bolloré, Emmanuel Macron préfère appuyer en sous-main le projet de fusion des groupes TF1 et M6 à l’avantage de Martin Bouygues, qui constitue une atteinte grave aux règles anti-concentration et au pluralisme.

Le raid de TF1 sur M6 n’est certes pas de même nature que celui de CNews sur Europe 1. Mais les deux opérations se complètent l’une l’autre et dessinent le paysage sinistre d’un paysage audiovisuel que la puissance publique abandonne aux puissances d’argent et à la droite radicale.


Laurent Mauduit – Médiapart – Titre original : « Europe 1 : le danger Bolloré, la complicité publique ».

Source (Extraits)