Un retour sur le 1ᵉʳ tour des élections Départementales-Régionales

Samuel Gontier – Telerama – Titre original : Régionales : des éditorialistes clairvoyants pour des abstentionnistes bêtes et méchants

Source (Extraits) https://www.telerama.fr/ecrans/regionales-des-editorialistes-clairvoyants-pour-des-abstentionnistes-betes-et-mechants-6908631.php

Dimanche soir, pour expliquer l’abstention record aux régionales et aux départementales, les experts de toutes les chaînes avancent de nombreuses hypothèses : le soleil, le Covid, la Fête des pères, CNews, les vacances, la “giletjaunisation”… Mais, surtout, une mauvaise volonté coupable et une incompréhension de ces scrutins. Pour lesquels, coïncidence, les éditorialistes eux-mêmes affichent un souverain mépris tant ils sont obnubilés par la présidentielle.

« Depuis 2017, à chaque élection intermédiaire, rappelle Julien Arnaud sur LCI, moins d’une personne sur deux s’est déplacée dans les urnes. »

C’est un fait : à moins d’être contorsionnistes, les électeurs peinent à se déplacer dans les urnes. « Ce soir, l’information essentielle, estime Laurent Neumann sur BFMTV, c’est qu’il y a 33 millions de Français qui ont décidé de faire grève, la grève des urnes. » […] « Maintenant que nous sommes en train de sortir du Covid, ajoute Laurent Neumann, on peut pas reprocher aux Français d’avoir la tête ailleurs. » Ils n’ont plus aucune raison de s’intéresser à la politique.  […] Les Français sont vraiment trop cons. « Faut pas s’étonner si à l’arrivée y a 33 millions de gens qui disent “Moi, je fais grève.” » Comme de vulgaires cheminots.

Dans un éclair de génie, Apolline de Malherbe en déduit : « Ça veut dire, au fond, qu’il y ait des élus ou pas, ça tourne, donc autant aller à la pêche. » Et tant pis s’il n’y a pas d’élus.

 […] Sur TF1, en attendant 20 heures, on cherche partout en France des explications à l’abstention. « Pour trouver des files d’attente, il fallait plutôt aller devant le zoo ou les marchands de glaces que devant les bureaux de vote, rapporte le correspondant de Lille.  […]  Il aurait fallu fermer les parc et les cafés. « C’est la météo qui a dominé les débats, relève le correspondant de Strasbourg, entre canicule en matinée et vigilance aux orages l’après-midi, baignade le matin et cinéma l’après-midi. »  […] Un problème de signalisation, alors. « Pour eux, la Fête des pères en famille a sans doute remporté la majorité des suffrages. » Quelle hérésie, aussi, de placer des élections un jour de fête.

Sur CNews, Jean-Claude Dassier livre une analyse des plus clairvoyantes : « Quinze millions de votants sur 48 millions d’inscrits, c’est moins que d’habitude mais ça reste mieux que la plupart des sondages. »  […]

« Qu’est-ce qu’on a fait de ce pouvoir politique qui était le pouvoir de changer la vie ?, s’illumine soudain Alain Marschall sur BFMTV.  […]

Apolline de Malherbe suggère : « Est-ce qu’on pourrait pas aller carrément jusqu’à se dire qu’il faudrait peut-être rendre le vote obligatoire ?

— Mais bien sûr, approuve Christophe Barbier. C’est le vaccin contre l’abstention. » Dans ce cas, que faire des antivax ? « On va pas mettre les gens en prison. »  […]

À la différence des éditorialistes, obnubilés par les départementales. « … Ils ont tendance à négliger le reste. » En plus d’être cons, ils sont négligents. « Et ils ont tort ! Ils ont tort ! C’est important quand on pense à tous les Français qui ont sacrifié leur vie pour qu’on ait le droit de vote. » Afin d’élire des représentants qui s’appliquent à démanteler l’État de droit. « Il suffirait de rendre le vote obligatoire. » Je propose plutôt de rendre Christophe Barbier facultatif.

Alain Marschall avertit : « C’est aux responsables politiques de faire leur mea culpa. » Certainement pas aux journalistes, mais alors a quoi servent-ils  !

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LCI  « L’expression de Jérôme Jaffré, rappelle Ruth Elkrief, c’est que les régionales sont le premier tour d’une présidentielle à quatre tours. » Je comprends mieux pourquoi les électeurs n’y comprennent rien.

Le « sondologue » Jérôme Fourquet fustige les renégats abstentionnistes : « C’est le symptôme du décrochage civique de toute une partie de la société française. »  […]

Sur BFMTV, Pablo Pillaud-Vivien, du magazine Regards (seul éditorialiste de gauche puisque la chaîne a cru bon d’inviter une représentante de l’extrême droite, Julie Graziani, pour contrebalancer la présence d’un représentant de l’extrême droite, Geoffroy Lejeune), tente une explication. « On a beaucoup parlé de l’abstention depuis deux heures, c’est le principal résultat… — C’est parce qu’il est 19h49, le coupe Apolline de Malherbe, on n’a pas encore les résultats. » Dans dix minutes, promis, on ne parlera plus d’abstention. D’ailleurs, Christophe Barbier entrevoit déjà la solution. « On peut avoir un sursaut de participation dimanche prochain parce que l’enjeu sera clarifié. Y a beaucoup d’électeurs qui n’y comprenaient rien parce qu’y a neuf listes, dix listes, douze listes… » Les électeurs sont vraiment trop cons. « Au second tour, ce sera A ou B, ce sera binaire. » Assez simple pour être compris par des demeurés (sauf en cas de triangulaire ou de quadrangulaire). « Le vote par correspondance aurait été une solution pour tous ceux qui se sont abstenus parce qu’ils avaient encore peur du Covid ou qu’ils ont perdu leurs habitudes démocratiques. » On perd vite l’habitude de glisser un bulletin dans une enveloppe puis l’enveloppe dans une urne, on ne sait plus comment faire.

Alain Marschall préconise : « Faudra revivifier la vie démocratique. — Elle va être revivifiée dès ce soir, le rassure Apolline de Malherbe, puisqu’il y aura cette question de ceux qui peuvent se maintenir et la question des tractations qui vont commencer dès ce soir. — Les tractations, admet Alain Marschall, qui sont l’essence même de la politique. » Ouf, un coup de tractation et on se sent tout revivifié.

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Xavier Bertrand, démarrant son allocution à 20h02, s’impose sur toutes les chaînes avant même qu’elles aient fini d’afficher leurs estimations.

Ensuite, honneur aux perdants. Anne-Sophie Lapix : « Louis Aliot, c’est une grosse déception ? »

Anne-Claire Coudray : « Jordan Bardella, vous êtes plus bas que prévu. »  […]

L’édition spéciale de TF1 ne dure guère. À peine le temps de donner les premières estimations en Île-de-France, on termine avec l’intervention de Marine Le Pen, sur laquelle Anne-Claire Coudray demande logiquement son avis au principal intéressé : « Une première réaction, Louis Aliot ? — On peut encore créer la surprise et j’y suis tout à fait favorable. » La logique est respectée. Gilles Bouleau lance un rappel des résultats et « voilà pour cette soirée électorale ».

Sur LCI, Marie-Ève Malouines prévient : « Il va y avoir le procès des sondeurs. » Jérôme Fourquet plaide pour leur défense : « On est dans une période très fluctuante, mouvante. »  […]

Par exemple, en arrêtant de fabriquer des sondages auto-administrés par Internet en échange de bons d’achat. Ou alors en offrant des bons d’achat aux citoyens qui se déplacent pour voter, ça permettrait de faire coller la réalité des urnes à celle des sondages.

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Sur France 2,  […] En plateau, plusieurs invités pointent le fiasco de la distribution de la propagande électorale, confiée à une société privée. Marlène Schiappa se défend : « Quarante-deux millions de plis ont été confiés à Adrexo, ils affirment en avoir livré 99 %. » On peut les croire sur parole. « Il y a donc 21 000 électeurs qui n’ont pas reçu la propagande. » Une paille. Le lendemain, Adrexo affirme avoir été victime d’une « cyberattaque ». Sans doute la même qui l’empêche de payer toutes les heures travaillées par ses salariés (pratique mise en évidence dans ce documentaire de Nina Faure).

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« Depuis que je suis sur ce plateau, se plaint Johanna Rolland, maire de Nantes, on a passé plus de temps à parler de la présidentielle que des départementales. » La faute aux Français obnubilés par la présidentielle. « On n’a pas dit un mot des départementales et après on s’étonne de l’abstention. » On va pouvoir continuer à s’étonner, il n’en sera pas plus question par la suite ni sur les autres chaînes.

Les politiques laissent place à un panel d’éditorialistes représentatif des Français obnubilés par la présidentielle. Thomas Legrand, de France Inter, prédit un bel avenir aux « deux grands perdants, le RN et LREM. Il faut pas croire que le duel qui sort de tous les sondages n’existe plus ».  […]

« Est-ce que les Français ne donnent pas des leçons aux médias et aux responsables politiques ? », interroge courageusement Laurent Delahousse. Thomas Legrand l’admet, « on s’est un peu laissé influencer par certaines chaînes tout-info qui arrivent à faire beaucoup de bruit sur les faits divers, qui surdimensionnent certains thèmes ». Pauvres éditorialistes otages de CNews.  […]

 […] Lundi matin, BFMTV diffuse dans ses journaux un sujet sur l’abstention éclairé par l’analyse de Christophe Barbier : « Comment veut-on que l’électorat se passionne pour ces élections ? En ce moment, les jeunes font la fête, ils rattrapent un an de vie sentimentale arrêtée. »  […]

Sur CNews, Pascal Praud revendique : « Moi, ce qui m’intéresse, c’est le Rassemblement national. J’ai demandé à Robert Ménard de venir parce qu’il flirte avec le Rassemblement national. » Sans en faire partie, ce qui permet de décompter son temps de parole parmi les « divers droite » et de préserver la chaîne des remontrances du CSA. « Il est avec Marine Le Pen mais il l’est pas vraiment. » Il est plutôt avec Éric Zemmour. Ça tombe bien, la vedette de CNews confirme le soir même qu’elle est en campagne pour la présidentielle, s’érigeant en recours après l’échec du RN dont il rend responsable une Marine Le Pen jugée équivalente à Macron puisqu’elle a renoncé à sortir de la Convention européenne des droits de l’homme.

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Samuel Gontier – Télérama – Titre original : « Régionales : des éditorialistes clairvoyants pour des abstentionnistes bêtes et méchants ».

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