Ils se footent de nous

Il n’y a pas si longtemps, le tennis se voulait populaire et la télévision publique se mettait en quatre pour retransmettre gratuitement sa vitrine française, le tournoi de Roland-Garros.

Cette année, les meilleures affiches se sont jouées le soir sur Amazon Prime Video (APV), site Internet privé et payant. Comme l’a compris le joueur russe Daniil Medvedev, numéro deux mondial, sorti en quarts de finale, « Roland-Garros a préféré Amazon aux spectateurs ».

La Fédération française de tennis préfère l’argent à l’audience. Elle n’est pas la seule.

La Ligue de football vient de choisir Amazon comme diffuseur des championnats pro de divisions 1 et 2. Ce n’est pas une question de public (APV en a si peu qu’elle ne communique pas ses chiffres), mais une question de pognon.

La seule qui préoccupe les présidents de club de Ligue 1. Elle leur avait déjà fait tourner la tête en 2018. Pour empocher plus de 1 milliard d’euros par an, ils avaient choisi comme diffuseur l’espagnol Mediapro, qui n’avait pas de chaîne de télé en France. Résultat : les abonnés ne sont pas venus, Mediapro a quitté le terrain et les clubs français sont au bord du dépôt de bilan.

Pour renflouer les caisses, ils font désormais confiance au champion américain du commerce en ligne et à son créateur, Jeff Bezos, première fortune mondiale. Une boîte qui n’aime ni les syndicats ni le fisc et qui tue le petit commerce de centre-ville en décidant, par exemple, de la date de ses soldes sans s’embarrasser des législations nationales.

Ce n’est pas le problème du foot français, qui veut de l’oseille pour ses gros clubs qui assurent le spectacle toute l’année. Que le spectacle ne touche plus qu’un public infime n’est pas un problème. Le foot, le plus populaire de tous les sports, va-t-il devenir « invisible » ? s’inquiète « L’Equipe ». Le risque de la sous-exposition de la Ligue 1 a été évoqué par un administrateur, mais il n’a ébranlé personne. L’important n’est pas d’être regardé, mais financé !

Jeff Bezos, qui s’apprête à partir dans l’espace, a déjà décroché la lune. Il empoche le foot français pour trois fois moins que Mediapro il y a trois ans (260 millions, contre 800 ). Une affaire en or pour le multimilliardaire. Avec ce que paie déjà Canal et BeIN Sports, la Ligue, elle, espère gagner 663 millions d’euros par an. On est loin du milliard de 2018. Surtout que la chaîne de Vincent Bolloré ne veut plus payer.

Pourquoi aligner 332 millions pour 20 % des rencontres, quand Amazon paie 80 millions de moins pour 80 % des matchs et les plus belles affiches ? Une bonne question, qui se tranchera au tribunal si Canal n’a pas peur de perdre trop d’abonnés et d’amputer son bénef.

En attendant, les amateurs de foot se consoleront en regardant l’Euro, encore visible sur les chaînes hertziennes accessibles à tous. Allez les Bleus !


Article signé des initiales J.-M. Th.  – Le Canard Enchaîné. 16/06/2021