Les multinationales iront toutes au paradis

Le G7, c’est ce groupe de pays riches constitué en 1975, à la suite du bazar engendré par le choc pétrolier.

En France, si le G7 semble logique, c’est simplement parce que nous en sommes, à l’instar des États-Unis, du Canada, du Japon, de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne et de l’Italie. Mais c’est un triste gag que de vouloir gouverner la planète finance sans inclure la Chine, première économie du globe, l’Inde, la Russie et le Brésil.

Toute la presse l’a dit, donc cela doit être vrai : sept pays réunis à Londres ont, à eux seuls, « réformé la fiscalité mondiale ». L’idée est simple : plus et mieux taxer les firmes géantes. Elle est en fait double.

  1. Instaurer un taux de taxation minimal de 15 % sur l’ensemble des profits des monstres.
  2. Permettre aux pays où ces entreprises gagnent de la thune de recevoir une part du nouvel impôt, même si ces géants, comme Starbucks en France, n’affichent aucun profit, en raison de leurs géniaux montages fiscaux élaborés par les brillants jeunes gens des cabinets de conseil qui se sont donné pour mission d’appauvrir les hôpitaux et l’école publique (1).

Mais là, les amis, les ennuis arrivent très vite.

En l’état actuel des discussions, ne seraient concernées que les entreprises dégageant une marge suffisante, de 10 %. Or ce n’est pas le cas d’Amazon, qui, parce qu’il veut pousser à la faillite tous les magasins de la planète, vend des tas de trucs à perte, et donc réalise un profit moyen assez faible.

D’ailleurs, le seul fait d’entendre Bruno Le Maire clamer partout que, oui, Amazon sera bien taxé est une garantie assez sûre qu’il ne le sera pas.

Mais surtout, le big problem, c’est ce taux de 15 %. En France, l’impôt sur les sociétés est actuellement de 25 % (2).

Si l’impôt mondial est adopté (après les travaux de l’OCDE (140 pays planchent, ça va être drôle), puis une réunion du G20, en juillet), on aura entériné le fait qu’Apple, Google ou LVMH paient, relativement à leurs profits, un taux très inférieur à celui qu’acquitte votre boucher ou votre coiffeur. Il n’est pas certain que les patrons de ces toutes petites entreprises y voient un immense progrès.

Comme l’explique Lison Rehbinder, chargée de plaidoyer à l’ONG CCFD-Terre solidaire, les taux de taxation actuels étant plus élevés dans de nombreux pays, un taux si bas « risque d’entraîner une course à la baisse des taux ».

Bref, cet accord scelle la victoire des paradis fiscaux.

C’est pour les combattre que les nababs du G7 ont été obligés de cesser leur fratricide concurrence fiscale, légère explosion des dettes publiques suite au Covid oblige. Mais ce sont bien les paradis fiscaux, particulièrement nombreux en Europe (Irlande, îles Anglo-Normandes, Luxembourg, Pays-Bas et Belgique par bien des aspects), qui ont servi de points de repère.

Il y a donc un risque élevé que le taux de 15 %, présenté par tous comme un taux plancher, s’avère être un taux plafond, qui pourrait même être réduit à l’avenir.

C’est le problème de la mondialisation. Puisque l’on accepte de laisser les capitaux circuler sans contrôle sur toute la terre, lorsqu’il faut se mettre d’accord, c’est le plus petit dénominateur commun qui l’emporte. Cela peut certes représenter un progrès pour certaines nations, mais pour nous qui sommes l’un des pays les plus riches et, surtout, les plus solidaires du monde, adopter ces règles communes est incompatible avec la préservation de notre modèle social, qui nécessite des ressources fiscales bien plus importantes.


Jacques Littauer. Charlie Hebdo. 16/06/2021


  1. « Le G7 jette les bases d’une vaste réforme de la fiscalité mondiale » (Les Échos, 5 juin 2021).
  2. « Impôt mondial minimal sur les sociétés : « Cela lance le ménage contre les paradis fiscaux », selon l’économiste Henri Sterdyniak » (France Info, 5 juin 2021).