La colère d’écrire

Avant-propos :

lorsqu’en août 2018, libération consacrait cinq pages au témoignage et aux dessins de Najah Albukaï, incarcéré et torturé par le régime syrien, les « éditions Actes Sud » ont ressenti le besoin de partager notre sidération devant leur violence, autant que notre fascination devant le talent de l’artiste et la nécessité que cette œuvre soit exposée, éditer, accompagné de textes d’écrivains.

Le tout compose un livre au titre évocateur, « Tous témoins » que je vous conseille de vous procurer. Outre les dessins racontant tous une histoires, les textes des auteurs accompagnants l’artiste sont de très grandes qualités. MC


LA COLÈRE D’ÉCRIRE

Chaque génération a ses angles morts, ses cicatrices et ses rendez-vous manqués avec l’humanisme. Le passé a les siens, nous avons les nôtres. La différence réside peut-être dans le fait qu’aujourd’hui, la capacité d’information s’est décuplée.

Nous entendons quotidiennement parler d’endroits où nous n’avons jamais mis les pieds. Nous lisons quasiment en temps réel des témoignages d’hommes et de femmes que nous ne croiserons jamais.

Nous avons chaque jour la preuve que nous vivons dans un monde global, mais qui peut dire que ce savoir fait de nous des hommes plus apaisés ? Si l’information ne débouche sur aucun changement, si elle n’améliore pas le sort de ceux dont elle relate les souffrances, alors à quoi sert-elle ?

Cette connaissance de tout, à tout moment, n’est-elle pas une « trop-connaissance » qui ne fait qu’agrandir inutilement notre sentiment de culpabilité ou d’inutilité ? Dès lors, est-elle le signe d’un progrès ou d’une folie ?

Hegel parlait de la lecture des journaux du matin comme de la prière de l’homme moderne. Aujourd’hui, cette prière, en se multipliant de façon exponentielle, est devenue une sorte de tic nerveux. Que faire de tant d’informations ? Que faire si nos prières ne se transforment pas en actions ?

La guerre en Syrie nous rappelle sans cesse cet insupportable paradoxe.

Nous savons ce qui se passe là-bas. Nous le suivons au fil des mois et des années. Les journalistes nous en parlent, des victimes témoignent et pourtant, malgré tout cela, la guerre continue. Les tyrans sont toujours au pouvoir.

Dix ans de sang et de souffrance. Dix ans de saignée sauvage pour une population qui a été massacrée, torturée, qui a fui, vécu l’enfer des camps de réfugiés…

Le temps joue contre la colère citoyenne. Si le sort des populations syriennes nous montre qu’il est malheureusement tout à fait possible de saigner et de pleurer pendant dix ans, il est en revanche difficile d’être mobilisé avec la même intensité de colère pendant cette même période.

 Nous éprouvons avec frustation et tristesse que le rythme de l’Histoire n’est pas celui des hommes, qu’il est parfois des guerres qui durent, décident de s’installer dans une décennie, voire d’enjamber une génération, de traverser un siècle entier.

Beyrouth a connu cette malédiction, la Lybie, l’Iran, la Palestine, le Yemen, l’Afghanistan. Dans tous ces cas, comme dans celui de la Syrie aujourd’hui, un deuxième poison vient s’ajouter à celui de la guerre, c’est celui de sa « normalisation ». La durée du conflit impose l’idée que si l’on se tue depuis si longtemps sur ces terres, c’est qu’il ne peut en être autrement… Comme une sorte de destin de mort qu’il serait vain de vouloir rectifier.

Alors faut-il refermer les journaux ?

Constater simplement qu’aucune divinité ne veut de nos prières d’homme moderne et qu’elles ne servent, de fait, qu’à désespérer nos propres coeurs ?

Faut-il se fermer au monde et se convertir à l’idée qu’il est, au fond, préférable d’adopter un circuit court de l’information, comme il exige un circuit court de la production agricole ?

Est-ce que l’universalisme est définitivement mort face à la réalité brute de tous ces pays en lambeaux dont nous suivons le destin sans parvenir à l’améliorer ?

Je serais peut-être enclin à le dire si je ne me souvenais pas de tous ces moments, au Kurdistan irakien ou dans la jungle de Grande-Synthe où je me suis trouvé face à des hommes et des femmes qui voulaient raconter leur histoire. Ils ne me demandaient pas ce que j’en ferais. Ils n’exigeaient pas que je leur montre une carte de presse que je n’avais pas, ils racontaient sans contrepartie, pour que leur vie soit dite et que le monde ne les oublie pas.

Je me souviens de cela avec intensité. Et lorsque je doute parfois de la puissance des mots, lorsque je m’interroge sur ce que nous, écrivains, avons à offrir en allant dans les coins du monde où règnent la brutalité et le malheur, je repense à l’insulte du silence.

Ne rien dire, ne rien raconter, ne même pas savoir et laisser mourir ces vies loin de nous, les laisser mourir au récit serait pire. Alors oui, le monde a besoin des écrivains.

Non pas parce que leurs mots ont la force de changer le monde, mais parce que leur écoute soulage les bouches qui se confient. Parce qu’il en va de la dignité humaine de laisser celui qui a été balayé par le malheur raconter ce qu’il fut.

C’est pour cela que j’écris. Pour plonger mes mains dans le silence et en extraire des vies qui allaient y être avalées, puis les habiller de mots, avec force et colère.


Laurent Gaudé