Chapsa-Nanterre : des soins pour sans-abri

Exilés, travailleurs précaires, femmes fuyant les violences…

Au Chapsa de Nanterre, un pôle de santé unique en France se bat pour prendre en charge les sans-abri. Mais faute de moyens et avec un personnel à bout de force, pourra-t-il encore tenir  ?

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Habituellement, l’arrivée des bus de SDF adressés par le Samu social, la RATP et la Brigade d’assistance aux personnes sans abri de la police rythme la vie du centre. Par mesure de précaution sanitaire et pour quelques jours encore, les 257 lits ne sont qu’à moitié remplis et la centaine de sans-abri peut rester sans avoir à appeler le 115 dès potron-minet pour s’assurer une nouvelle place.

Tête basse ou verbe haut, on y rencontre des hommes qui ont tout perdu, des femmes qui ont fui les violences, des exilés, des travailleurs précaires. « Ce n’est pas n’importe quel lieu, prévient une médecin à la cantine. On trouve ici condensés tous les problèmes du monde actuel. »

Une prison pour marginaux devenue hôpital

 […] bâtie en 1889, la « maison de Nanterre » servait alors à éloigner de Paris tout ce que la capitale comptait de mendiants, vagabonds, fous et prostituées. Ce n’est qu’au début du XXᵉ siècle que la prison devint centre d’assistance et de soin. Bien que pionnier dans des domaines comme l’addictologie, Nanterre ne perdra jamais sa réputation d’« hôpital à clochards ».

Son pôle médico-social a-t-il les moyens de son ambition : constituer un service public qui réponde à l’ensemble des besoins des plus pauvres ?

Le personnel déplore depuis plusieurs années une dégradation des services. « Tout est rationné comme à l’armée », remarque un habitué du centre depuis vingt ans. Dans les douches et toilettes communes, pas de savon ni de gel pour se nettoyer les mains. Chacun a droit, pour faire sa toilette, à une petite serviette en papier jetable, deux sachets de gel douche et un gant en papier.

Dentifrice, lessive, sacs-poubelle ? Chez les agents hospitaliers, la même réponse : « On ne doit pas leur en donner, mais si un usager m’en demande, je le fais. »

La quasi-totalité des services sont en sous-effectif. La moitié des veilleurs de nuit est en burn-out, et la cadre de santé a du mal à remplir les emplois du temps à cause des arrêts pour épuisement non remplacés.  […]

L’équipe du soir ne compte qu’une aide-soignante et une infirmière pour s’occuper des quarante-huit patients du service. « Il y a des gens en soins palliatifs, en chimiothérapie, sous dialyse, avec des problèmes psychiatriques, d’addiction ou de démence, explique l’infirmière Manon Arnoux.

Dans un service d’hôpital classique, on traite une maladie ou un organe, ici on est livré à nous-mêmes pour faire un travail multipathologique sans formation spécifique. » Et puis il y a cette boule au ventre, le matin en partant au travail. « Tout peut arriver, assure Samira Derdour, aide-soignante.  […]

La jeune et nouvelle directrice du pôle, Raphaëlle Perrigaud, convient aussi que ses services mériteraient davantage que les 15 millions d’euros dont ils disposent. « Mais il n’est pas aisé de trouver des subventions pour notre public, qui n’a aucun poids politique. Il est toujours plus facile financièrement de tenir une clinique à Neuilly qu’un centre pour sans-abri à Nanterre. » Elle voit bien, comme ses équipes, le fossé qui sépare la médecine sociale de la médecine classique dans notre système de santé.

Fossé que la crise sanitaire pourrait creuser, en dissociant davantage encore les types de soin.

 Preuve en est avec l’exclusion des personnels du médico-social, hormis les Ehpad, de la revalorisation de 183 euros accordée par le gouvernement aux soignants… Une injustice qui leur reste en travers de la gorge.

Valérie Thomas, la cheffe du pôle, y voit un « mépris d’État envers ceux qui soignent les plus pauvres ». « Travailler avec les clochards, ce n’est pas chic. On ne fait pas d’intelligence artificielle ou de télé-médecine, mais on sait ce qu’on fait et ce qui marche. »

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Romain Jeanticou : Télérama. Titre original : « À Nanterre, au cœur d’une unité de soins pour sans-abri ».

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