Aucune leçon

Oublié l’holocauste, battus, cocus, contents, ils y suivent pourtant…

Dans leur ouvrage La Main du diable (éd. Grasset, 2019), Judith Cohen Solal et Jonathan Hayoun ont écrit l’histoire, compliquée, de la relation entre le Front national, puis le Rassemblement national, et les Juifs de France. C’est celle d’une tentative de démontrer à ce petit électorat (260 000 électeurs en 2014, selon l’Hop) qu’un parti fondé en 1972 par Jean-Marie Le Pen, l’homme du « point de détail », et quelques anciens collaborationnistes que le lepénisme, hard ou soft, est le meilleur rempart contre l’islamisme et l’antisionisme venu de la gauche.

Dès les années 1990, Le Pen donne son feu vert à la création d’un Cercle national des Français juifs, animé par un journaliste de Minute, un ancien gendarme pied-noir du Vaucluse et un confectionneur parisien engagé dans l’OAS. La mayonnaise ne prend pas : à la présidentielle de 2002, Le Pen plafonne à 6 % du vote des Juifs et se fait siphonner la moitié de ces voix en 2007 par Sarkozy, sincèrement engagé aux côtés d’Israël et quand même plus présentable que quelqu’un qui croit dans la puissance politique de « l’internationale juive ».

Pourtant, expliquent les auteurs, Le Pen père ne rebute pas une petite minorité de Juifs, qui s’engagent au FN et qui gobent bouche bée l’idée selon laquelle l’immigration, notamment musulmane, est, avec l’islamo-gauchisme, la seule vraie menace pour les Juifs.

Comme le monde arabo-musulman serait la seule vraie menace pour Israël, qu’ils soutiennent davantage comme un rempart occidental contre « les Arabes » qu’en tant qu’État juif.

Jean-Richard Sulzer (conseiller régional RN des Hauts-de-France, candidat cette fois aux départementales dans les Hauts-de-Seine) a créé en 2019 le Cercle national juif France-Israël qui presse la présidente du RN de se débarrasser des candidats identitaires au passé « sulfureux », a adhéré au FN en 2003, quand la teneur en soufre était quand même très forte. Même chose pour le Marseillais Jacques Besnainou, ancien adjoint à la culture de Stéphane Ravier.

Marine Le Pen a cependant davantage la cote que son père : 13,5 % des voix juives en 2012. La dédiabolisation est passée par là et, surtout, Mohamed Merah a frappé, puis d’autres, à l’Hyper Cacher, au Musée juif de Belgique, à Bruxelles, à Nice…

Nice, où les étudiants de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), venus le 13 juin tracter contre le vote RN au marché du cours Saleya, ont à la fois rencontré des institutions juives qui font nettement barrage à Thierry Mariani et des Niçois lambda qui ne comprenaient pas du tout pourquoi le RN leur fait peur.

Les étudiants, eux, ont compris, surtout quand un passant les a invectivés en leur reprochant de représenter « la France casher »…

Une petite minorité de Juifs soutient le RN simplement parce qu’elle est terrorisée par l’islamisme. Et qu’elle est prête, pour le vaincre, à céder aux injonctions d’interdire l’abattage rituel et le port de la kippa dans la rue.

Gilles Uzzan, psychiatre élu RN à Villers-Cotterêts (Aisne), gagné par le FN en 2014, se considère comme un « migrant » venu de Tunisie et naturalisé français. Pour lui, pas de doute : la kippa est un « signe politique » de « soutien à Israël ». On lui conseille d’en parler aux orthodoxes antisionistes, il va se faire recevoir…

Mais son attitude est emblématique de la posture de certains, pour qui les Juifs doivent accepter de faire profil bas, se présenter comme les « bons migrants assimilés » (certains ont quand même quelques siècles de présence ici et plus rien à prouver), voire renoncer à une vie cultuelle libre. À ce jour (14 juin), on attend encore une déclaration des institutions juives appelant à faire barrage au RN, voire aux extrêmes.

Entre les deux tours, peut-être?

En attendant, Israël Magazine a publié fin mai un entretien exclusif avec Gilbert Collard. Sa promesse phare : si Marine est élue, l’ambassade de France sera transférée à Jérusalem.


Jean-Yves Camus – Charlie hebdo. 16/06/2021