MALGRÉ

Je prendrai un crayon et du papier
Je tracerai des courbes des corps des cris
Je creuserai ma mémoire avec un couteau comme on évide la coque d’une noix
Je ne laisserai rien de sa chair meurtrie
Je dessinerai les yeux fermés
Mon crayon sera ma lame
Il ouvrira mon cerveau
Il exhumera les douleurs
Il fouillera ma nuit
Ma nuit-envers du monde
Ma nuit-encre
Ma nuit-feu et poix
Ma nuit-lave
Je dors et vis désormais dans un gouffre
Au milieu d’amis morts
Qui rampent vers moi avec leurs membres brisés et me supplient
Je dessinerai leurs souffles
Leurs pupilles écarquillées
Leurs lèvres bleues
Je dessinerai leurs muscles déchirés
Leur peau à vif
Je dessinerai leurs larmes
Je dessinerai comme un enfant
Pour eux je redeviendrai l’enfant
Dessiner me ramènera à l’enfance
Et vous regarderez mes dessins avec vos yeux d’enfants
Cela est le miracle du dessin
Davantage que la peinture
Que les mots
Que la photographie
Le dessin réveille l’enfant plongé dans sa longue sieste
En chacun de nos corps de vieux adultes
Le dessin ébroue la braise naïve de l’enfance
Sous la cendre de nos jours
Il soufflera la révolte
Dans l’épiphanie du scandale
Il placera le crime au coeur d’une évidence
Le dessin mieux que toute autre tentative
Car je me souviens des dessins de
ZoranMusic
Léo Haas
Walter Spitzer
Léon Delarbre
David Olère
Ils sont en moi à jamais
Ils sont dans mon âme d’enfant à jamais
Je veux dessiner sur leurs pas
Je veux que mes dessins suivent leurs traits
Et vous parviennent
Dans une apocalypse d’enfance
Un avènement de scandale
Voilà pourquoi je dessine
Voilà pourquoi vous regarderez ce que je dessinerai
Voilà pourquoi ainsi nous resterons des hommes
Malgré la nuit
Malgré la mort
Malgré le mal
Malgré le mal à l’oeuvre
Malgré


Philippe Claudel – Tiré de « Tous Témoins » – Ed. Actes Sud – Dessins de Prisons (Syrie-Oct 2015-juin 2020) – Najah Albukai