Le mal, rongeant Stalingrad (Paris)

Nous avons décidé de faire paraître cet article, non pas pour inciter quiconque à suivre ce qui semble être un infernal épisode social copié des États-Unis, mais afin que chacune–chacun prenne conscience de la détérioration amenée par tous ces produits dopants. Un bien triste phénomène qui ronge la société souvent en cause d’insécurité. MC

À Paris, le quartier de Stalingrad subit sa propre épidémie : le crack.

Chaque soir, environ 200 camés fondent sur le quartier. Depuis quelque temps, les riverains se révoltent. Sur les réseaux sociaux, les vidéos violentes et obscènes filmées au smartphone s’accumulent. Certains habitants se sont mis à tirer des feux d’artifice sur les toxicos depuis leurs balcons. Tu sais que le merdier a franchi un cap quand l’artillerie est de sortie.

Le béton de l’esplanade du bassin de la Villette cuit sous le soudain redoux. On voit ici familles, poussettes, skateboardeurs et même une bande de pêcheurs résolument existentialistes (qu’est-ce qu’ils peuvent bien attraper?).

Un air de fête, si l’on exclut les six camionnettes de CRS viriles et trapues garées là en permanence. Passé l’angle de l’avenue de Flandre, la sensation de jour férié se dissipe sensiblement. Des salons de piercing, des rades en perdition, des supérettes suicidaires. Younes est barman dans un café du coin. La couverture médiatique récente ne lui paraît pas exagérée.

« C’est la vérité. Les gens n’en peuvent plus. Tout le monde veut partir parce que c’est plus vivable. Mais ceux qui essaient de vendre leurs apparts n’y arrivent pas. Personne ne veut venir ici. » Younes aime bien les flics.

D’après lui, ils font de leur mieux face à une situation impossible. «Mais, au fond, c’est ingérable. Sans eux, ce serait pire, c’est sûr. »

Je croise mes premiers junkies. Parmi eux, un jeune Noir fin et nerveux, d’une saleté anachronique. On dirait un paysan dans un sketch des Monty Python sur le Moyen Âge. Mais sa courtoisie est touchante et il parle avec une urgence passionnée de la brièveté de son flirt avec le crack. « C’est un plaisir du moment, c’est pas mon chef Je ferai des choses dans la vie, moi. »

À un autre coin de ce quartier de recoins, je tombe sur un petit troupeau de dealeurs tranquilles et sans vergogne. Un flic m’a prévenu : ils ne me parleront pas, ne feront pas de business devant moi. Raté. On parle un peu, ils me jaugent. Tous insistent : c’est à Paul que je dois parler. Et bam ! tel un lutin ou un demi-dieu d’opéra, qui se pointe quelques minutes plus tard?

Paul. La quarantaine futée, il est d’abord dubitatif, mais tandis que son oeil de pro m’examine de plus près, son sourire s’élargit et il devient bavard. « Les flics du quartier sont assez cool, franchement. Ils veulent à tout prix éviter les ennuis, les violences, les vols, les viols. On comprend. Mais c’est pas le crack qui fait tout ça. C’est les gens. »

Pas faux. Les accros au crack sont désinhibés, pas transformés. Si t’es un connard violent, sous crack, tu deviens un connard violent super chargé. Mais c’est pas parce que t’as pris une talle que tu décides d’aller boxer les vieilles dames.

Paul continue avec une rare assurance. « Ils me font rire, là, les voisins qui chialent sur Internet. Je ne gagne pas ma vie avec le crack, mais avec la coke que je vends aux riverains. Alors, ils prennent leurs doses et après ils balancent des saletés sur la tête des pauvres crackeurs… Elle est belle, la vie. » Et soudain, il s’interrompt. « Entre nous, toi, t’en as déjà pris, n’est-ce pas? Allez, honnêtement. »

C’est le principal talent du dealeur, ça. Quel que soit ton âge, ton genre, tes origines, un dealeur expérimenté repère l’amateur à 1 km. En 2000, en pleine crise suicidaire, à Londres, j’ai pris du crack, en effet. Une fois. Une seule. (Enfin, plein de fois en une inoubliable nuit.) J’ai appris que le crack est certainement le meilleur truc jamais arrivé au corps humain. La mécanique du crack est mal expliquée dans nos médias.

On nous dit que c’est de la coke revisitée, du speed augmenté. Tu parles. C’est bien plus profond que ça. Le crack, c’est la drogue qui pardonne. Si ta vie est merdique, ratée, le crack, c’est la drogue qui te chuchote que tu esune bonneidée.

Nous sommes tous en quête permanente de pardon. Le crack, c’est la réponse instantanée. C’est simple : le crack, c’est incroyablement bon, putain. C’est pour ça que les gens en prennent. « Comme tu le sais, dit Paul, la drogue ne change pas les gens, ça ne les révèle même pas. Ça produit, ça exprime quelque chose qui est déjà là. »

Tout le monde pense que le crack estnoir. Parce que le crack est noir. Le quartier est plein d’hommes noirs dignes et travailleurs. Ils sont les meilleurs commentateurs du composant racial de l’épidémie, parce qu’ils sont les pires. Ils pratiquent un racisme décapant qu’aucun Blanc n’assumerait (quoique la plupart des Arabes que je rencontre s’y essayent). Certains prétendent que tous les addicts sont sénégalais (même les Sénégalais le disent).

Thierry est du quartier, il est noir, il bosse à la RATP, il est en colère. « C’est une guerre. À la mairie, ils s’en foutentde nous. Alors, on a pris les choses en main. Les gens ont commencé à réagir. Clairement, c’était la seule solution. On n’est pas obligés de vivre comme ça. T’as l’air de compatir avec les addicts, là. Tu veux venir vivre ici? Je ne crois pas. On parle de zombies, et c’est assez juste. Mais c’est pire. Ce sont des loups. Même pas des loups-garous. Parce que le loup-garou a été un homme, avant. Eux, je n’en suis pas sûr. Ils font n’importe quoi. Ils sont totalement sans pitié. Alors, pourquoi ressentir de la compassion pour eux? Si tu continues à faire ça, tu vas vite te faire niquer. T’as déjà vu les jardins d’Éole ?

Récemment chassés de la station de métro aérien, les toxicos du quartier ont été déplacés vers les jardins d’Éole, en guise de mesure de contrôle temporaire. J’y ai passé deux heures. Ça craint autant que le dit Thierry.

Le crack « Hollywood-style » dans toute sa splendeur. Des bagarres, des mecs qui défèquent et un tas de conneries proférées non partageables ici. C’est pas qu’ils n’avaient rien à dire. C’est qu’ils n’avaient rien à medire.

Je ne lui plais pas trop, à Thierry. Je comprends. C’est le problème avec les accros au crack. Personne ne les aime. Thierry est un homme de projets. Parce que, par essence, la vie est un projet. Pour presque tout le monde. T’as un job, t’élèves un môme, t’as ouvert un bar, acheté un petit appart. T’as tes difficultés, tes obstacles. Tu te bagarres, et c’est à peu près tout, ta vie.

Les accros sont tout le contraire, les projets, ils les tuent. Ils sont les sans-projets. Et tout le monde veut juste qu’ils se cassent.

L’économie du crack est très particulière. C’est tellement bon marché (5 euros, 6 euros le caillou) que ça fonctionne sur un principe de consommation intensive et de concentration géographique. Tu mets 100 ou 200 crackeurs dans le même quartier, et tu commences à payer tes factures. Le thatchérisme à l’état pur.

Les addicts de Stalingrad n’iront nulle part. On les reverra dès que les riverains des jardins d’Éole auront fait assez de bruit. C’est ce que veulent les dealeurs, les flics, la Mairie. C’est ainsi que marche le monde.

On est dimanche. Mais le crackhead parisien ressemble au pigeon parisien dans le sens où ni l’un ni l’autre ne sait ce qu’est un dimanche. Au bout de trois jours, je laisse tomber Stalingrad. Trop difficile de tirer quoi que ce soit d’un tox. Découragé, je décide de rentrer à pied.

Je le vois de loin, devant la vitrine d’une agence immobilière. Un superfétatoirement grand Noir svelte, qui essuie obstinément la vitre. En m’approchant, je comprends qu’il croit pouvoir faire défiler sur l’écran les images de décors idéalisés des biens de luxe dans la vitrine (et, qui sait? c’est peut-être le cas). « C’est mon appart de rêve, me confie-t-il comme si ça faisait déjà deux heures qu’on parlait. Ô mon Dieu ! c’est ça, une vie. »

On marche ensemble pendant un moment en devisant.

La plus improbable paire de Paris ce jour-là. Avec l’innocence d’un môme et sans prévenir, il me lâche nonchalamment qu’il consomme. Je lui dis d’où j’arrive et il se marre, ravi. « T’es vraiment très con. Fallait venir me voir tout de suite. C’est l’enfer, le crack, mais certains sont faits pour vivre en enfer. C’est mon cas. Pis, on va tous mourir un jour. Le milliardaire aussi. Peut-être avant moi. »

Espiègle, il me réclame de l’argent. Je lui en donne, pas lourd. Mais, rayon honneur, le mec c’est Cyrano de Bergerac, alors il me donne quelque chose pour mon petit papier. « On s’en fout des gens qui boivent et qui tabassent leur meuf et leurs mômes. Pareil pour les cokés et ceux qui fument du shit, mais on est dégoûtés par les personnes qui prennent du crack. Pourquoi? » Il tend son long bras mince et remonte sa manche, exposant l’éclat bleu-noir de sa peau. « Tu veux un indice? »

Il se marre et s’éloigne en marmonnant « n’importe quoi » à son propre baratin, son infinie comédie.


Robert McLiam Wilson – Charlie hebdo. 09/06/2021 – Traduit de l’anglais par Myriam Anderson