Après l’ENA, Sciences Po ?

 […] l’École libre des sciences politiques (ELSP) fut créée en 1872 par Émile Boutmy en réaction à la défaite française de 1870 et à la Commune : il s’agissait de sauver la France conservatrice par des élites capables.

Très vite l’École, établie dans le VIIe arrondissement de Paris, devint le centre de formation des élites d’État par la voie des concours de ministères. Difficile d’imaginer système de reproduction plus simple : recrutement social dans la bourgeoisie parisienne du voisinage, préparation des élèves par des membres de la haute administration demeurant ou travaillant eux-mêmes près de l’école. Presque une école du village.

La débâcle de 1940 souleva de nombreux reproches, dont celui de recruter exclusivement dans un milieu parisien, de placer les héritiers des bonnes familles dans les ministères et de n’être guère préoccupée par le service de l’État — sans parler des accusations de pétainisme et la collaboration.

À la Libération, une école nationale d’administration (ENA) comme mode de recrutement unique de la haute fonction publique fut donc créée en même temps que l’ELSP était nationalisée.

Les tractations furent menées d’un côté par Michel Debré et Jean-Marcel Jeanneney, représentants du gouvernement provisoire et du général de Gaulle et anciens élèves de l’école, et de l’autre, par André Siegfried, fils de Jules, ancien ministre et maire du Havre, neveu de Jacques, banquier et financier de l’École libre lors de sa création mais aussi sa figure intellectuelle, ainsi que Jérôme Seydoux, son directeur — l’un des rares à pouvoir faire valoir des titres de résistant.

Ils évitèrent l’intervention du ministre de l’éducation, le polytechnicien et sympathisant communiste Paul Langevin. La nationalisation fut un compromis : l’ancienne École libre de sciences politiques devenait un IEP, mais restait mieux connue sous son appellation courante de « Sciences Po ». Elle gardait son personnel et sa direction, mais avait dû concéder la création d’IEP de province. Un curieux bricolage juridique ménageait l’avenir avec la création d’une fondation de droit privé financée par l’État qui, selon l’ordonnance du 9 octobre 1945, devait « apporter à l’administration et à l’Université sa collaboration dans l’organisation, d’une part, de de l’École Nationale d’Administration, d’autre part du premier Institut d’études politiques ».

La gestion de Sciences Po était confiée à cette fondation qui gardait la propriété du patrimoine (avec le prétexte qu’il fallait une bibliothèque qu’on ne saurait nationaliser) tandis qu’une dizaine de places au conseil d’administration était confiée aux « représentants des auteurs de libéralités ». La présidence devait revenir à l’un d’eux. Malgré des livres compromettants où transpirait son obsession de la race, André Siegfried fut le premier à ce poste. En ces temps de réconciliation, l’opération se soldait par un blanchiment du collaborationnisme.

Depuis lors, le nom Sciences Po désigne deux entités, l’école elle-même Sciences Po — les Sciences Po de province ayant le droit au nom à condition de faire figurer le nom de la ville, tandis que Sciences Po tout court désigne le seul établissement parisien — et la FNSP.

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Quand les présidents de la République, les premiers ministres, beaucoup de ministres, les chefs et directeurs de cabinets, les secrétaires généraux de la présidence ou du premier ministre sont issus de la même école, il est difficile de ne pas attirer l’attention… et les critiques sur la concentration des élites, sur leur recrutement social, sur le contenu des études et les responsabilités politiques. 

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Après l’annonce de M. Macron, les critiques habituelles ont, une fois de plus, commencé par dénoncer une réforme au mauvais moment. Y en a-t-il de bons ? Et si tout était calme évoquerait-on une quelconque réforme ? Bien sûr, on a dénoncé les arrières-pensées électorales du président mais n’aurait-il rien annoncé, n’y aurait-il pas eu d’arrière-pensée électorale dans son renoncement ?

De toute évidence, ce n’est qu’un leurre puisque rien ne va changer ; mais alors pourquoi s’en inquiéter si vite ?

Deuxième argument : la suppression de l’ENA nuirait à l’État. Mais fonctionne-t-il donc si bien ? On retrouve là les arguments récurrents de la rhétorique réactionnaire selon Albert O. Hirschman : inanité (la réforme ne change rien), effets pervers (elle provoque des conséquences inattendues et négatives) et mise en péril (elle compromet l’ensemble voire la société) (1).

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Alain Garrigou. Le blog du Monde Diplomatique. Titre original : » Après l’ENA, Sciences Po ? « 

Source (Extraits)


  1. Cf. Albert O. Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Fayard, Paris, 1991.