Antifascisme sélectif

Cette fois, ce sont les versaillais qui ont pris la pâtée.

Bon, relativisons, on n’est pas allé jusqu’à rejouer la « semaine sanglante » de la Commune de Paris. Mais les 300 cathos bon teint qui ont défilé dans les rues du 11e arrondissement le 29 mai 2021 ont quand même dû panser quelques plaies bien physiques. Ces paroissiens en goguette, plutôt tendance serre-tête-mocassins-à-glands que nervis de Civitas, commémoraient l’exécution par les fédérés de l’archevêque de Paris, Mgr Darboy, et d’une dizaine d’ecclésiastiques, le 24 mai 1871.

La procession, partie du square de la Roquette, devait s’achever par une chouette prière pour l’âme de ces « martyrs » – mais pas pour celle des quelque 20000 communards massacrés par les versaillais, la charité chrétienne a des Limites – en l’église Notre-Dame-des-Otages, rue Haxo, dans le 20e.

Au début, le saint cortège, composé majoritairement de familles à poussette, de petits vieux, de curés en uniforme, d’enfants de choeur et de scouts, n’essuie que quelques lazzis moqueurs et mérités de la part des promeneurs et des buveurs en terrasse.

Les choses se gâtent aux abords du cimetière du Père-Lachaise, où des groupes d’antifas en tenue de combat passent à l’offensive : coups, lancers de projectiles, de bouteilles, de poubelles, de barrières métalliques, au son d’« À mort les fachos»…

Le vague service d’ordre (assuré par l’ordre de Malte, mais pas à cheval) est vite débordé, et les manifestants sont obligés de se réfugier dans l’église la plus proche. L’un d’eux, le cuir chevelu bien entamé par une bouteille, finira à l’hôpital.

Soyons clairs. On n’a aucune sympathie pour des culs-bénits dont la plupart n’ont certainement que mépris, au mieux, pour la Gueuse et fantasment sur une France redevenue fille aînée de l’Église. Il n’empêche que ces agressions physiques, à plus forte raison contre des individus qui n’ont manifestement pas les moyens de les contrer et encore moins d’y répondre, posent un vrai problème.

Elles renvoient à celles subies par ces militantes féministes qui, le 8 mars dernier, place de la République, avaient été attaquées, là aussi à coups de projectiles divers et sous les insultes surréalistes (on avait même entendu un « clitophobe»(!)), par des groupes d’antifas et d’activistes trans, au prétexte qu’elles dénonçaient les violences de la prostitution. Ou encore aux attaques lancées, par les mêmes groupes antifas, contre les camions de la CGT lors du défilé du 1er Mai. La CGT aussi, des « fachos » ?

Que les manifestations ne soient pas toujours une promenade paisible où l’on se contente d’égrener des slogans rimés n’est pas une nouveauté. Mais celles qui se déroulent sans violence physique sont désormais une rareté. Presque une anomalie. Et ça cogne non plus seulement entre manifestants et police ou contre-manifestants, mais parfois aussi entre militants du même camp, les plus « purs » se lançant à l’assaut des « traîtres ». Pour ces groupes radicaux, l’espace public n’est plus considéré comme un espace commun, mais comme un espace de confrontation directe, où tout contradicteur est expédié dans la « fachosphère » et où le moindre désaccord mérite lynchage.

Dans le cas de la manifestation catholique du 29 mai s’ajoute le variant « antifascisme à géométrie variable ». Car on ne voit jamais ces vigies prétendument antitotalitaires et anti-intégristes face aux prédicateurs barbus qui, lors des manifs contre l’« islamophobie », hurlent à plein mégaphone des appels à la haine et au respect aveugle de la charia – ce qui n’est pas franchement sur la ligne de la Commune, qui, trente-quatre ans avant la loi de 1905, prônait une séparation stricte des cultes et de l’État.

Si les versaillais avaient porté un turban au lieu d’une calotte, de quel côté seraient ces soi-disant communards ?


Gérard Billard. Charlie hebdo. 09/06/2021