Qui a tué le débat ?

Entre les porteurs de haine et ceux qui s’érigent en censeurs, peut-on encore sauver la liberté d’expression ?

Une analyse/théorie prononcée par la philosophe, Monique Canto-Sperber.

Quelque chose ne va plus avec notre concept de liberté d’expression. D’un côté, cette liberté est malmenée par les porteurs d’un discours haineux, qui fait notamment florès sur les réseaux sociaux; de l’autre, elle subit les assauts de certains défenseurs des valeurs progressistes… […]

Qu’ils profèrent insultes ou anathèmes, ces nouveaux imprécateurs visent en effet le même but: imposer leur loi en matière de parole publique, décider de ce qu’on peut dire et de ce qu’il faut taire.

C’est le débat qu’on assassine ?

M. Canto-Sperber Le débat, c’est le milieu où la liberté d’expression prospère. Il suppose que circulent de nombreuses opinions, car c’est le seul moyen de créer des phénomènes de régulation spontanée : dans un débat sain et non faussé (échappant à la propagande d’État), les opinions absurdes sont à terme réfutées, puis éliminées. Or, dans notre démocratie libérale, et malgré le projet de loi (depuis censuré) d’incriminer ceux qui diffusent des images de policiers commettant des exactions, la principale menace qui pèse sur le débat n’est pas l’État: c’est la société elle-même. Un des premiers penseurs à évoquer ce risque fut le philosophe et économiste John Stuart Mill (1806-1873). Dans « De la liberté », il jugeait que le danger viendrait un jour des pressions de la société, qui voudrait imposer à tous une opinion dominante, en refusant de reconnaître la valeur des opinions contraires.

La liberté d’expression et la tolérance n’ont pas toujours été une évidence

M. Canto-Sperber La valeur morale que nous leur donnons aujourd’hui aurait paru invraisemblable il y a quelques siècles.

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Cette tolérance ne concernait encore que les opinions religieuses ?

M. Canto-Sperber La liberté d’expression politique, au moment de la Révolution, découle du concept de démocratie, puisque le peuple est souverain: tout citoyen a un droit légitime de critiquer le gouvernement qui le représente. Quant aux autres opinions, la déclaration des droits de l’homme dans son article il rappelle expressément que : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions», et l’article suivant précise : « Chacun a le droit à la libre expression dans les limites définies par la loi. ».

C’était reconnaître une liberté d’expression étendue à tous les sujets de discussion. Pourtant, cette extension s’est faite au prix d’un paradoxe qui n’a pas cessé depuis de faire problème : si l’on peut tout penser, pourquoi ne pourrait-on pas tout dire?

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La régulation de la liberté d’expression a un sens différent de nos jours, où tout le monde peut non seulement parler, mais profiter d’une audience potentiellement infinie, et où les codes du langage, voire la réalité d’un langage commun, n’existent quasiment plus.

Les auteurs du discours haineux se prétendant injustement censurés

M. Canto-Sperber Lorsqu’ils franchissent la ligne rouge et se retrouvent devant les juges, ils aiment à se présenter comme des martyrs de la liberté d’expression. Ils prétendent parler au nom de tous, dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas, mais lorsqu’on étudie de près leur discours on se rend compte qu’ils se contentent surtout d’asséner une « vérité », sous forme d’argument d’autorité, sans engager le débat. Dire « c’est ce que tout le monde pense », c’est en réalité affirmer : « voici la vérité », et donc sous-entendre qu’il n’y a rien d’autre à dire (tout cela dans le but d’installer une forme d’hégémonie sur la parole publique).

Il faut toujours rappeler que la liberté d’expression, c’est une dynamique de communication. Une injure raciale fait mal parce qu’elle est adressée à une personne ou à un groupe, dans le but de les dévaloriser. Quand elle fuse, ce n’est pas pour ouvrir un débat sur l’égalité, au contraire elle fait en sorte que toute réplique qui pourrait lui être opposée ne soit pas reconnue comme une réplique, ce qui explique l’impuissance à répondre des personnes visées.

L’empêchement de parler brandi par certains, dans les médias ou sur les campus, est une autre menace…

M. Canto-Sperber L’inquiétant est que ces interdictions de parole ne prennent même pas la peine d’analyser le tort objectif qu’elles font à autrui. Prenons un exemple : la critique à l’égard des transgenres. Il serait inadmissible de dire à une personne ayant changé de sexe « vous ne devriez pas exister », cela est susceptible d’être puni par la loi comme une forme de provocation à la haine.

Pour autant, affirmer qu’il y a un effet de mode autour du changement de sexe n’a rien d’injurieux, et fait partie des « offenses » que chacun devrait être en mesure de tolérer. Comment garantir que la liberté d’expression reste vivante si l’on interdit tous les propos qui pourraient faire qu’une personne, ou une minorité, se sente blessée ? Cette tolérance mutuelle est la garantie du débat au sein d’une société démocratique; personne ne peut prétendre se substituer à la loi pour décréter que tel ou tel discours doit être prohibé.

Attention, dites-vous, à la montée du « tribunal de l’opinion »…

M. Canto-Sperber Les exemples abondent. Souvenez-vous de la polémique qui a suivi la publication dans l’édition internationale du New York Times d’un dessin sur la situation au Proche-Orient, montrant un Trump aveugle tiré par un Netanyahou en laisse, le premier avec une kippa, le second, une étoile jaune.

Les indices antisémites étaient clairs et avaient provoqué de vives réactions de lecteurs. À la suite de quoi la direction du New York Times a carrément décidé… de supprimer les dessins de presse de son édition internationale, au lieu de s’expliquer!

C’était reconnaître qu’aucune discussion au sein de la rédaction ne permettrait de déterminer si une caricature est admissible ou non.

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Comment, sauver la liberté d’expression

M. Canto-Sperber Le moment est venu de souligner qu’elle n’est plus une affaire de morale mais de justice, car c’est le seul moyen de régler un rapport de force. Inutile de demander à ces porteurs de haine ou de censure de renoncer à leur discours hégémonique, il vaut mieux réfléchir à la nature du mal que la parole peut faire et éviter de recourir à la censure préventive.

Il faut aussi être conscient que lutter contre ces tentatives d’hégémonie est une question de résistance de chacun, en particulier de ceux qui sont responsables des lieux où la parole publique est foisonnante, que ce soit les médias, les universités ou les musées.  […]


Olivier Pascal-Moussellard Télérama – 09/06/2021