Peut-on espérer une gestion coopérative de l’eau ?

L’eau est, avec l’air, la ressource vitale.

Sa gestion est l’objet d’une bataille politique et économique. Le rapprochement entre Veolia et Suez, pour accoucher d’un géant de la gestion de l’eau, témoigne de l’intérêt économique qu’elle représente.

Face à cela, l’enjeu est la socialisation de l’eau : processus de réappropriation par la communauté territoriale des réponses pour un accès à l’eau de bonne qualité pour toutes et tous.

Contre l’appétit prédateur, mais aussi face à la puissance technique de la super-multinationale, que peut-on faire ?

La remunicipalisation des services d’eau, en distribution ou en assainissement, est apparue longtemps comme la solution. Mais ces victoires peuvent être de courte durée, car la contractualisation des délégations sur plusieurs années pour amortir les investissements privés (pas toujours à la hauteur du besoin) produit, comme toujours, la privatisation des bénéfices et la socialisation des pertes.

De plus, il est plus facile en droit de passer d’une régie à une délégation de service public que l’inverse.

Un engagement pour vingt ou trente ans, sous forme de régie, pourrait être une règle simple et utile pour assurer sur le temps une gestion publique directe, mais pour le moment, ce n’est pas le cas, et un syndrome du yo-yo se reproduit lors de changement de majorité municipale et intercommunale entre une gestion publique et une gestion privée.

Pire encore, la dynamique de remunicipalisation se transforme en une aubaine pour les entreprises privées qui ne sont plus les gestionnaires délégataires mais des sous-traitants de régie.

Ce qui fait la force de ces multinationales, c’est leurs compétences techniques et la mutualisation des outils de production. Mais, en mutualisant les profits dégagés des richesses de chaque territoire, ils ont aussi mis en danger la rénovation des infrastructures et ont privilégié les technologies de pointe et les usines de traitement lourd.

Les dérives de la régie se produisent soit lorsque les élus locaux se détournent de la demande citoyenne, soit lorsqu’ils sont dans l’incapacité de disposer d’un haut niveau de services en dehors des acteurs privés.

La socialisation doit donc créer les conditions d’un nouveau rapport de forces entre choix municipaux et habitants ; que la question de la maîtrise du pouvoir laisse la place à celle de l’équilibre des pouvoirs, à condition d’exclure les multinationales de ce débat.

Il faut partout où des élus et des citoyens se retrouvent sur l’idée d’une remunicipalisation de l’eau qu’ils dépassent la seule question de la forme publique, mais qu’ils posent les bases d’une réelle mobilisation citoyenne.

En ce qui concerne les compétences techniques, il faut reprendre aux multinationales ce qui fait leur force. La coopération entre régies s’impose dans une démarche d’alliance… Cette nouvelle ère de la coopération par la socialisation de l’eau implique une dynamique associant les salariés, les techniciens, les citoyens-usagers et les collectivités. Cela s’apparente à une forme coopérative de la gestion de l’eau.

Nous devrions ne pas négliger le pouvoir de la société coopérative d’intérêt collectif (Scic) pour proposer un cadre légal où les salariés, les bénéficiaires et toute autre personne morale ou physique pourraient prendre part à la production d’un bien ou d’un service. Cette société coopérative permettrait l’implication des collectivités publiques.

Cette démocratie économique multi-acteurs pourrait servir de boussole pour la transformation des régies municipales, ou nous inviter à envisager localement d’autres solutions citoyennes pour la gestion de l’eau. 

Qu’il s’agisse d’une régie, ou d’une Scic, les conditions doivent être réunies pour prendre en compte obligatoirement les différentes parties prenantes du territoire, seule manière de construire pleinement l’intérêt général. Pour faire société, nous devons élargir le cercle des décideurs, surtout pour un sujet aussi sensible. L’eau nous appartient, c’est le peuple qui la boit. 


Jean Huet et Sylvie Mayer – titre original : « Ressource vitale et enjeu démocratique. Vers une gestion coopérative de l’eau ? ».

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