En marche pour la guerre de l’info !

Dans la guerre aux fake news, le coup est parti trop vite. En allant plancher, le 2 juin, devant les députés, Stéphane Bouillon, le patron du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), ne pensait pas prendre la lumière.

Le thème de son audition devant la commission de la Défense — « Résilience et planification de sécurité »  n’avait, d’ailleurs, aux yeux des journalistes, rien de bouleversant. Jusqu’au moment où les députés l’ont interrogé sur la lutte contre les ingérences numériques étrangères. Impavide, Bouillon a alors lâché que la France allait créer.« une agence de lutte contre les manipulations de l’information ». Sauf que l’Elysée, à l’origine du projet, n’avait pas prévu de laisser l’info sortir si tôt…

Il y a quelques mois, en Conseil de défense, Emmanuel Macron avait indiqué vouloir muscler le dispositif contre les opérations d’influence sur les réseaux sociaux lancées depuis l’étranger.

Objectif ? Créer, d’ici au mois de septembre, un service d’une centaine de personnes chargées de détecter lesdites manip.

Quelque 60 analystes et informaticiens devront traquer les comptes malveillants générés automatiquement depuis d’autres pays ou identifier les trolls, ces fielleux agents d’influence numérique. Baptême du feu : le référendum d’autodétermination en Nouvelle-Calédonie, à la fin de l’année. Le gouvernement craint une action des services secrets chinois.

L’oeil de Moscou

Avant le lancement officiel de ce grand machin, il avait été convenu de mettre tous les partis politiques dans la confidence. Mais, lorsque Stéphane Bouillon a vendu la mèche devant les députés, le tour de table officieux n’était pas encore bouclé : restait à prévenir le Rassemblement national.

Pour ne pas être accusé d’avoir forgé un outil gouvernemental d’influence en ligne à l’orée de la campagne présidentielle, Macron voulait le feu vert de l’opposition… là où Jean-Yves Le Drian, son ministre des Affaires étrangères, plaidait pour une mise en route discrète. Histoire de rassurer tout le monde, le service de lutte sera finalement flanqué d’un comité éthique et scientifique, et fonctionnera, tout au long des campagnes électorales, sous le regard du Conseil supérieur de l’audiovisuel.

En 2017, le candidat Macron avait été échaudé par le piratage des e-mails de son équipe de campagne (les fameux « MacronLeaks »), et par les gentilles attentions numériques portées à sa personne par les services russes. Dès son arrivée à l’Elysée, il avait d’ailleurs créé, sans le crier sur les toits, un bureau de lutte contre la manipulation de l’information au sein du SGDSN. Cette structure d’une dizaine de personnes avait notamment été mobilisée pour s’assurer que Moscou ne soufflait pas sur les braises numériques pendant le mouvement des gilets jaunes.

Elle avait aussi été chargée de surveiller la campagne an­tifrançaise sur les réseaux sociaux pilotée par les services turcs en octobre dernier, après le discours d’Emmanuel Macron sur le « séparatisme islamiste ». Le chef de l’Etat en est convaincu : comme Erdogan, Poutine va tenter de « s’inviter » dans la présidentielle en 2022 et d’imposer certaines formes de vie russes…


Christophe Labbé – Le Canard Enchainé – 09/06/2021