Une gifle en campagne !

Dès ce mercredi, tout rouvre, ou presque, et tout « reprend ».

Avec encore des distances, des jauges et des restrictions, mais, des salles de café et de restaurant aux piscines, des salles de sport aux cantines d’entreprise en passant par les stades, l’accueil des touristes, les foires-expositions et le couvre-feu à 23 heures, l’étau se desserre et nous sommes priés de nous en réjouir.

L’exécutif s’y est déjà collé pour nous y inciter. Ainsi, dès dimanche, le ministre de l’Economiè, Bruno Le Maire, nous a enjoint d’en profiter : « Allez au cinéma, dans les fes­tivals, séjournez dans les hôtels, allez au théâtre, achetez des livres », car il faut « soutenir les secteurs malmenés par le confinement » quand tout reprend, il faut soutenir la reprise !

Et, accessoirement, alors que les prévisions de déficit viennent d’être revues à la hausse (9,4 % du PIB au lieu des 8,5 % anticipés dans la loi de finances), de se dépêcher de se réjouir maintenant. Avant que le « quoi qu’il en coûte » ne commence à coûter vraiment.

Et, après le sermon dominical, le « pèlerinage laïque ».

Celui de Macron, qui « reprend son bâton de pèlerin » et l’a fait clamer urbi et orbi. Après Saint-Cirq-Lapopie, dans le Lot, la semaine dernière, voici la Drôme, mardi. Une visite au lycée hôtelier de Tain-l’Hermitage, et, en sortant, un soufflet et même une vraie claque d’un royaliste énervé dans la foule. Puis un déjeuner à Valence avec les chefs étoilés. Et, pour faire passer la louche de soupe à la grimace d’une corporation qui se dit inquiète de l’arrêt programmé des aides dont elle a profité, fromage et dessert pour célébrer à la fois la ré­ouverture des salles et la jeunesse qui va y travailler.

Une visite à la main-d’oeuvre et à l’oeuvre pour, là aussi, « accompagner la relance» et pour dire et répéter que, malgré la crise, tout va mieux et tout reprend. La campagne électorale aussi ! Même si elle ne s’était pas arrêtée un seul instant.

A chaque étape du pèlerinage, il y a à boire et à manger.

Macron parle toujours de « reprise » et de « relance ». Mais, quand il parle de celle des réformes, et de celle des retraites en particulier, certains manquent de s’étrangler. Y compris dans ses propres rangs.

Ressortir cette réforme compliquée, mise à mal par le virus qui a tué pas mal de retraités, est hautement inflammable. Et Macron a reconnu, dans le Lot, qu’il ne pensait pas « que la réforme qui était initialement envisagée puisse être reprise en l’état ». Mais il a dit aussi qu’il était « trop tôt pour se prononcer » en laissant entendre que tout était possible y compris les « décisions difficiles » .

Les syndicats sont vent debout, même la CFDT pense que « ce n’est pas le moment de se confronter à un sujet aussi clivant ». Et, à dix mois de la présidentielle, le risque, au-delà des nécessités budgétaires et d’un système dont le Covid a encore creusé le déficit, est évidemment à bien peser politiquement.

Même des macronistes comme Richard Ferrand estiment que ce n’est pas le moment et qu’il faut « savoir lever le stylo ». Castex n’est pas non plus parmi les fervents partisans de cette relance d’une réforme que Le Maire considère comme « une priorité absolue », même si, en dépit de ladite priorité, il se montre moins radical sur le calendrier : «Il est bon que cette réforme ne tarde pas trop. »

« Rien n’est exclu » dit Macron. Rien, effectivement, y compris la possibilité qu’en plus d’une baffe, le « pèlerin », en voulant à tout prix relancer cette réforme qui fâche, se reprenne un mauvais retour de bâton.


Editorial d’Erik Emptaz – Le Canard enchainé – 09/06/2021