Les éoliennes de France déchaînent de plus en plus les passions.

Voilà un article qui portera a controverses

Même le Rassemblement national en a fait son cheval de bataille, car la colère inspirée par ces grandes hélices est un bon réservoir de voix à gagner. Le mécontentement qu’elles causent alimente un populisme haineux à l’égard de l’écologie, que le parti démagogue de Marine Le Pen ne pouvait laisser passer. Ce n’est pas nouveau.

Les propositions écolos ont toujours été ridiculisées, marginalisées, stigmatisées. Quand, dans les années 1970, EDF testait des éoliennes, comme par hasard, elles se brisaient, ce qui permettait aux technocrates de l’électricité de dire aux écolos : «Vous voyez bien, votre truc, ça ne marche pas.»

Que n’a-t-on raconté comme conneries sur les éoliennes pour légitimer leur rejet ! A-t-on entendu le dixième de ces critiques quand la France des années 1960 construisait des centrales nucléaires et des centres commerciaux, gros tas de merde hideux, polluants, sales et destructeurs d’écosystèmes? Le pire argument est celui de l’esthétique : les éoliennes défigureraient le paysage.

Depuis quand, en France, se soucie-t-on du paysage? Quand on coule des milliers de tonnes de béton dans la vallée de Millau pour dresser un pont monumental qui traverse un site magnifique, comme une cicatrice de césarienne sur le bide d’une mère de famille, les esthètes s’extasient et personne n’ose moufter, car un pont où passent des milliers de camions devient miraculeusement un chef-d’oeuvre d’architecture.

Les paysages de France sont honorés d’être bétonnés quand ils servent le bon plaisir de la bagnole et du nucléaire, mais deviennent des martyrs de la «folie» écolo quand on y plante des éoliennes. La beauté de la France est comme une prostituée : de luxe quand elle satisfait les puissants, de mauvaise vie quand elle se vend au vulgaire.

Soyons honnête, il est possible que certaines éoliennes aient été construites à la va-vite, un peu n’importe où, sans tenir compte des espèces protégées et des habitations trop proches. Car les éoliennes sont un business, et les entreprises qui les vendent se soucient davantage des bénéfices qu’elles espèrent en tirer que de leurs éventuels inconvénients. Mais existe-t-il quelque chose qui soit fabriqué par la main de l’homme et ne tombe pas sous le coup de cette critique?

Le procès fait aux éoliennes est d’autant plus crapuleux que personne n’aborde jamais la seule question qui compte : la consommation d’électricité en France. Depuis quarante ans, les technologies basées sur l’électricité n’ont cessé de se multiplier. Presque tous les objets autour de nous se branchent, se rechargent ou se mettent en veille. Sur les quais de gare, des panneaux d’affichage électroniques brûlent une telle énergie qu’on les confondrait avec des radiateurs.

Combien de mégawatts sont gaspillés pour des appareils qui, en réalité, pourraient fonctionner manuellement, sans électricité? Cet hiver, à la suite d’une tempête de neige, des villageois furent plongés dans le noir, car leurs volets électriques étaient bloqués. Bien fait pour leur gueule. La consom­mation d’énergie en France mériterait un Grenelle de l’électricité, afin de définir les activités qui en dépendent prioritairement et celles nettement moins. Sans cela, nous poursuivrons cette fuite en avant amorcée dans les années 1970, où, pour justifier le nucléaire, on installait chez les particuliers des radiateurs électriques qui consommaient autant que des grille-pain.

L’hégémonie des technocrates de l’énergie en France va toujours dans le sens d’une augmentation de la production d’électricité, sans jamais se demander à quoi elle sert en bout de chaîne.

Les ennemis des éoliennes ont le culot de se présenter comme les défenseurs de l’environnement et des paysages, alors que depuis cinquante ans on ne les a jamais entendus protester contre L’industrialisation et Le bétonnage de nos villes et de nos campagnes.

L’éolien n’est pas une énergie parfaite, car l’énergie idéale n’existe pas, mais le procès qu’on lui fait est un os donné à ronger au bon peuple pour qu’il oublie la dangerosité du nucléaire, la toxicité de la bagnole et la frénésie de consommation qu’on lui inculque dès le plus jeune âge comme une religion du bonheur, afin de calmer l’angoisse du néant de son existence.


Edito de RISS – Charlie Hebdo – 09/06/2021