Le « Pass Culture » ou comment nourrir les entreprises « privées »

Après une longue année de confinements, la création culturelle est en grande souffrance et avec elle, celles et ceux qui la font vivre.

La dépendance aux écrans s’est accompagnée d’un affaiblissement considérable du spectacle vivant tandis que les grandes plateformes numériques comme Amazon ou Netflix ont profité des évènements pour lancer des offensives à visée monopolistique sur les contenus audiovisuels et cinématographiques.

On apprend donc qu’Amazon vous livrera non seulement vos paquets, mais s’occupera également de votre santé avant de vous proposer les films que vous pourrez voir demain. Le capital déteste le monopole public mais encense le monopole privé, dont la fusion annoncée entre TF1 et M6 est l’un des derniers avatars. Le mot « concurrence » n’est pour eux qu’un vulgaire gargarisme.

Ces stratégies capitalistes ne sont aucunement guidées par l’exigence de qualité, la diversité des expressions ou le pluralisme des idées. Pas plus qu’elles n’ont vocation à contrebalancer l’influence du modèle nord-américain puisqu’il s’agit, pour l’essentiel, d’en copier les recettes. Nous assistons au contraire à une uniformisation spectaculaire de l’offre culturelle au détriment des formes de création originales et indépendantes.

Dans ce contexte et au moment où certaines salles rouvrent avec des jauges d’un tiers, laissant nombre de professionnels et intermittents du spectacle sur le carreau, le président de la République n’a rien trouvé de mieux que de lâcher une obole de 300 euros aux jeunes adultes de 18 ans, baptisée « Pass Culture. »

Cette véritable subvention au marché des biens culturels conduit à laisser la jeunesse du pays, et singulièrement la jeunesse populaire, seule face à l’industrie de la culture et du divertissement, à l’opposé d’une politique d’émancipation. L’opération n’est qu’une manière de perpétuer les assignations sociales, de reproduire les schémas mentaux imposés par les géants du divertissement. Pourquoi ne pas avoir rendu gratuits l’accès aux musées, diviser pas deux le prix des livres ou des places de cinéma, subventionné fortement la relance des concerts et des spectacles vivants ?

On sait l’ombre des élections propice à ces saupoudrages d’argent public qui n’ont rien d’une politique publique. Mais « consommer de la culture » doit il être l’horizon d’une politique publique, surtout après une année d’enfermement et de face-à-face solitaire avec les GAFAM ?

La mesure est d’autant plus contestable que les géants du divertissement comme du digital ont fait de la jeunesse une cible de choix. Or chacun sait que la découverte de pratiques et d’expressions artistiques originales peuvent, à cet âge, ouvrir des horizons et  bouleverser des existences. L’enjeu n’est rien de moins que de déjouer la fatalité des conditions sociales par la confrontation avec des œuvres exigeantes vers lesquelles la jeunesse populaire n’irait pas spontanément.

Une politique culturelle n’a pas vocation à mettre ses pas dans ceux du marché. Elle doit au contraire en contrebalancer les effets pour sortir les jeunes des griffes de l’industrie du divertissement vers laquelle, et c’est bien normal, la plupart iront dépenser ces 300 euros.

Il aurait été bien plus approprié d’utiliser cette montagne d’argent public pour financer des dispositifs d’accompagnement avec des artistes, des médiateurs culturels, l’initiation aux pratiques artistiques par l’éducation culturelle.

Cela aurait non seulement contribué à élargir l’horizon d’une jeunesse douloureusement affectée par la pandémie, mais aussi de remettre en selle les milliers d’acteurs culturels qui, dans le spectacle vivant plus qu’ailleurs, redoutent de ne pas pouvoir reprendre leur activité avant de longs mois, voire de longues années. Il est urgent de se réoccuper de l’exception culturelle !


La lettre du 05/06/2021 – Patrick Le Hyaric

Source http://patrick-le-hyaric.fr/violente-attaque-contre-la-diversite-et-lexception-culturelle/