De plus en plus gros !

Plus que jamais, la Californie est au centre du monde. Google, Amazon, Facebook, Apple et Netflix descendent du haut de la Silicon Valley vers Hollywood et ses studios centenaires pour y faire leurs emplettes(1).

L’ogre Amazon ne pouvait se contenter des fruits et légumes bio sous plastique de la chaîne de supermarchés bio Whole Foods, cueillie en 2017 pour 13,7 milliards de billets vert (2). Il lui fallait aussi le divertissement : en rentrant du travail, Jeff Bezos a donc acheté deux donuts et, comme il lui restait un peu de monnaie, le studio Metro Goldwyn Mayer (MGM), pour 8,45 milliards de dollars. Il avait déjà fait un chèque de 12 milliards de dollars l’an dernier pour acheter des vidéos, de la musique et les droits de diffusion de la NHL, le championnat nord-américain de hockey sur glace.

Bon, que James Bond, Rocky ou des séries comme La Servante écarlate appartiennent à Amazon plutôt qu’à la MGM, quelle différence?

La question, c’est l’avenir des salles de cinoche. On est d’accord : rien ne vaut le fait de rire ou de pleurer dans une salle obscure avec d’autres, bien calé dans son fauteuil en velours rouge, et, une fois la séance terminée, de sortir dans la rue pour découvrir que la nuit est tombée. Mais la tentation de rester dans son lit, dans lequel on peut se faire livrer des (images de) stars et de la bouffe, va devenir de moins en moins résistible.

Plus fondamentalement, on nous martèle qu’une économie saine, c’est une économie de concurrence. Pour les libéraux honnêtes (il y en a), la concurrence est vitale, car elle est un antidote au pouvoir, à la domination. En situation de concurrence, personne ne peut obliger personne à lui acheter son produit, parce qu’il ou elle peut aller voir ailleurs.

Exactement comme chez Montesquieu, où seul le pouvoir limite le pouvoir, en économie, la concurrence est vitale car elle limite l’hégémonie de chacun sur les autres. C’est un principe de philosophie politique.

Or le monde ne cesse de se réduire à un nombre toujours plus petit de firmes superstars. Car si Amazon veut être toujours plus gros, c’est parce qu’il se trouve trop petit par rapport à ses rivaux, Disney+, et surtout Netflix. C’est la course à l’exclusivité, qui n’est rien d’autre que le monopole : la première raison d’avoir plein de films à soi, c’est d’interdire aux autres de les posséder.

La famille Broccoli, qui détient les droits d’édition des James Bond, a senti le danger : c’est pourquoi elle a déjà annoncé qu’elle protégerait sa licence, qui impose la sortie en salle des prochains opus Mais c’est désormais Amazon, Netflix, Disney+, TF1, M6 ou Canal+ qui décident. Aux États-Unis, depuis le début de cette année, le studio Warner a ainsi sorti directement tous ses films sur sa plateforme, HBO Max, ce qu’il n’avait jamais fait auparavant.

Ces évolutions, d’une incroyable rapidité, ne sont pas près de s’arrêter, pour une raison simple : les profits déments des géants du numérique (3).

À eux cinq, Apple, Microsoft, Amazon, Google et Facebook valent, si on se fie à leur cours en Bourse, plus de 8000 milliards de dollars. Ces entreprises ont donc un « pouvoir de marché », qui est aussi un pouvoir sur nos vies, sans parler de leur pouvoir sur les dirigeants politiques.

 Bref, le capitalisme, c’est toujours la même chose : grossir pour avoir un monopole. Et partant accéder à la félicité suprême, la rente, cet argent qui rentre tout seul. Oubliez Adam Smith, théoricien de la concurrence, et lisez Ricardo, le penseur de la rente.


Jacques Littauer – Charlie Hebdo – 02/06/2021


  1. «Rachat de la MGM par Amazon : ce sont les Gafa « qui dirigent le monde du divertissement »» (France Info, 26 mai 2021).
  2. «Avec les studios MGM, Amazon boucle le deuxième plus gros rachat de son histoire» (Les Échos, 25 mai 2021).
  3. «Les marges extravagantes des géants du numérique », par Jean-Marc Vittori (Les Échos, 25 mai 2021).