Sortir du tout-pétrole, c’est pas de la tarte.

Surtout quand on s’appelle Total.

La plus grande entreprise française a donc décidé de se rebaptiser Total Energies et de le faire savoir, ces derniers jours, à pleines pages de pub dans les journaux. Et d’accompagner cette opération baptismale d’un « plan climat ». Et de la faire voter celui-ci par ses actionnaires. Lesquels, ce vendredi 28, l’ont approuvé à 91,8 % de voix. Un score à la soviétique.

En quoi consiste ce « plan climat ». A se présenter comme le nouvel ami du climat. Pas facile, pour un champion du pétrole, réchauffeur d’atmosphère qui engendre en une année, dans le monde, 450 millions de tonnes de gaz à effet de serre, soit plus que la France entière.

Mais si. Il suffit de faire des promesses pour 2050 : cette année-là, promis-juré, Total Energies atteindra la « neutralité carbone ». C’est-à-dire que tout gramme de CO2 relâché dans l’atmosphère à cause de lui sera soit compensé (on plante un arbre qui l’attrape au vol), soit stocké et mis à la cave.

Le pétrole est vert de rage

Mieux : Total Energies ne va plus faire uniquement dans l’hydrocarbure. Il va se diversifier. La major du pétrole a déjà commencé à investir massivement dans le solaire, l’éolien, les batteries pour véhicules électriques, le biocarburant, l’hydrogène… Bientôt, 5 % de l’énergie qu’il produira sera d’origine renouvelable.

Ça va dans le bon sens, non ? Non, disent des ONG (affreusement écolos) , mais aussi de très sérieux actionnaires institutionnels, comme La Banque postale ou le fonds de gestion Meeschaert (34 investisseurs, regroupés dans la condition Climate Action 100+). Il y a urgence, disent-ils. 2050, c’est trop loin. Total doit aller plus vite. Se fixer de solides objectifs de réduction pour 2030. Or il s’y refuse. Et il continue d’investir dans les hydrocarbures. Bientôt, il va se lancer dans un forage mahousse en Arctique pour y trouver du gaz, un projet à 21 milliards d’euros, main dans la main avec les Russes.

Le géant du CAC 40 nourrit plein d’autres projets pétroliers et gaziers, en Ouganda notamment. Entre 2026 et 2030, dénonce Oxfam, près de 80 % de ses investissements iront dans les énergies fossiles ! C’est incompatible avec l’accord de Paris. Justement, le 18 mai, l’Agence internationale de l’énergie, pourtant pas spécialement infiltrée par Greta Thunberg, a appelé les industriels à ne plus explorer de nouveaux gisements afin de ne pas dépasser le fatidique 1,5 °C de réchauffement.

Total est donc loin d’être l’ami du climat qu’il prétend. Comme le résument admirablement « Les Echos » (31/5), pour Patrick Pouyanné, le patron de Total Energies, il n’est qu’une règle : « Tant qu’il y a de la demande [de pétrole], l’offre doit répondre. »

Ah, un détail. Ce mercredi 26 mai, le tribunal de La Haye a enjoint au pétrolier anglo-néerlandais Shell de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 45 % d’ici à 2030. Une première mondiale. Et une menace pour toutes les compagnies pétrolières, dont Total, qui n’ambitionne qu’une réduction « d’au moins 30 % » à cette échéance. Début février, le tribunal de Nanterre s’est déclaré compétent pour juger Total pour « inaction climatique ».

Changer de nom, verdir son image, afficher sa bonne volonté moustachue, investir dans des énergies vertueuses… et tout ça pour passer un de ces quatre au tribunal : ce serait le comble !


Professeur Canardeau – Le Canard Enchainé. 02/06/2021