La poubelle des cimes…

Sept décennies après l’ascension historique d’une cordée tricolore menée par Maurice Herzog et Louis Lachenal sur « le premier 8 000 » (le 3 juin 1950), l’Annapurna (8 091 mètres) atteint aujourd’hui des sommets moins glorieux. « Par centaines, des bouteilles d’oxygène abandonnées par les cordées jonchent les pentes de cette magnifique montagne », se désole l’himalayiste Marc Batard, tout juste rentré d’une expédition printanière.

D’autant que, au même moment, « des centaines de Népalais, frappés de plein fouet par le variant indien du Covid-19, meurent à Katmandou, faute d’oxygène pour les sauver »…

Depuis le début du mois de mai, la situation sanitaire a pris un tour particulièrement dramatique dans ce pays pauvre de 30 millions d’habitants, submergé par le variant indien : plus de 9 000 nouveaux cas par jour asphyxient un système hospitalier déjà subcla­quant. Au point que, le 27 mai, le Premier ministre communiste, Khadga Prasad Sharma Oh, paniqué, a lancé un appel de détresse à la communauté internationale pour recevoir des doses de vaccin (il n’en a que 3 millions en stock…).

Depuis le début de la pandémie, le business himalayen a pourtant continué de tourner à pleins poumons, lui. Largement soupçonné de corruption, le gouvernement, qui se réclame du marxisme le plus pur, n’a pas toussé pour accorder à tour de bras, et moyennant une grosse commission, des permis d’ascension à des marchands d’aventure de moins en moins scrupuleux.

Pour 40 000 à 60 000 dollars par tête, des agences spécialisées vendent le frisson himalayen à des amateurs souvent aussi fortunés qu’inexpérimentée « Parfois, ils ne savent même pas mettre un baudrier… ou cheminer dans la neige avec des crampons », se désespère Batard. Certains se font même débarquer au camp de base en hélicoptère pour s’épargner la marche d’approche, pourtant indispensable pour l’acclimatation…

Résultat de ce cirque, jusqu’à 70 personnes, les grands jours se bousculent sur les pentes du sommet iconique, qui est aussi le plus dangereux de la chaîne : 112 morts (pour 298 assauts victorieux) depuis 1950.

Un taux de mortalité de 38 % ! La cupidité n’a rien arrangé : en mai, un client largué par son groupe, parce qu’il en retardait trop la progression, a été retrouvé sans vie sur le chemin du retour, à 200 mètres du camp de base.

Heureusement, la mousson (qui met fin à la saison) est en avance cette année. Cela devrait tempérer un peu ce bilan glacial.


Louis Colvert. Le Canard Enchainé. 02/06/2021