De la plaque des rues… aux élections !

Aux États-Unis, la mode de la « cancel culture » a mis récemment sur la sellette l’explorateur français Jean Ribault, découvreur de la Floride, envoyé en 1562 par l’amiral de Coligny en Amérique pour trouver des territoires où pourraient s’installer les protestants français persécutés.

Jusqu’alors célébré par la Floride, qui avait donné son nom à des lycées, Jean Ribault est à son tour déboulonné, sous prétexte que c’est un Blanc qui s’est approprié des territoires indiens.

Le délire fasciste de la « cancel culture» ne semble pas avoir de limite.

Si on devait suivre cette logique fanatique, il faudrait aussi débaptiser la capitale américaine, puisque George Washington possédait des esclaves, et toutes Les rues et avenues au nom de Franklin D. Roosevelt, car son gouvernement refusa, à la conférence d’Évian de 1938, d’augmenter le nombre de visas pour les Juifs d’Europe qui voulaient fuir le nazisme.

Passés à la moulinette du politiquement correct, presque tous les acteurs de l’histoire américaine ont le cul merdeux et devraient donc disparaître de la mémoire collective.

On peut comprendre qu’on n’ait pas envie d’associer une rue ou un boulevard à un personnage discutable. Il y a quelques années, des élèves avaient voulu donner à leur établissement le nom de « collège Jacques-Mesrine ».

De même, dans les années 2000, un maire d’Alsace s’était pris une votée de bois vert pour avoir proposé d’inaugurer dans son village une « rue Marcel-Bigeard ». Il est en effet logique de ne pas valoriser les personnages historiques les plus sombres. Mais où commence l’inacceptable? Imagine-t-on une « rue Adolf-Hitler »?

Il y a des personnages historiques pour lesquels il n’y a strictement rien à sauver. Et il yen a d’autres qui, s’ils ont pu se tromper, ne méritent pas d’être jetés définitivement à la poubelle, car leur talent dépasse les erreurs qu’ils ont pu commettre.

La génération qui s’engouffre dans la « cancel culture» est pathétique, car elle démontre son impuissance à écrire sa propre histoire. Incapable de se projeter dans l’avenir, sa seule contribution consiste à se tourner vers le passé et à le démonter. Ou plutôt le déconstruire. C’est le mot à la mode depuis quelques années : « déconstruire ».

Déconstruire Le genre, déconstruire l’Histoire. Une génération sans imagination, sans perspectives, qui s’est trouvé comme destinée grandiose de déconstruire le passé. Je déconstruis donc j’existe.

Les gauches américaines et européennes, qui s’imaginent progressistes, s’engouffrent dans la « cancel culture », et malheur à ceux qui s’y opposent. Hier aux États-Unis avec Trump, aujourd’hui en France avec Marine Le Pen, on voit monter inexorablement des idées politiques conservatrices, voire d’extrême droite.

On peut se demander si la séduction qu’exerce Marine Le Pen sur les jeunes, et même sur des électeurs de gauche, ne trouve pas son explication dans un rejet de cette injonction d’adhérer systématiquement aux idées dites « progressistes », sans qu’aucun débat ni aucune critique ne soient possibles.

La popularité grandissante de Marine Le Pen n’est pas due uniquement aux questions d’immigration et d’insécurité. Elle est aussi probablement alimentée par le ras-le-bol d’un progressisme primaire et simpliste qui n’a rien à voir avec le progrès, mais davantage avec le sectarisme.

Le paradoxe est que le parti extrémiste de Marine Le Pen va se présenter en rempart contre un autre extrémisme qui, cette fois, ne vient pas de la droite, mais d’une gauche pseudo-progressiste.

 Cette gauche qui veut déconstruire l’Histoire est en train d’en construire une autre qui va peut-être porter au pouvoir un parti de droite radicale. À vouloir déboulonner les statues de Colbert et de Jean Ribault, les néoprogressistes de gauche dressent un piédestal à l’extrême droite, sans même s’en rendre compte.

Un bilan catastrophique pour les apôtres de la déconstruction de l’Histoire, théorie qui pouvait jusqu’à présent apparaître seulement hasardeuse, mais qui demain risque de se révéler tragique.


Edito de Riss – Charlie Hebdo. 02/06/2021