MIGRANTS : Plus qu’hier, moins que demain !

Dans le genre débats insolubles, on est gâtés, ces temps-ci.

D’abord, un énième conflit entre Israéliens et Palestiniens, puis une nouvelle vague migratoire qui fait trembler dans les chaumières. Après Lesbos, Lampedusa, Chypre, Malte, voici désormais Ceuta, cette enclave espagnole au nord du Maroc.

Impossible de ne pas éprouver de la compassion à la vue des images de ces jeunes qui se jettent à la mer ou de ce nourrisson repêché par un sauveteur de la Guardia civil. Et puis, une fois l’empathie passée, vient le temps du frisson égoïste : « Huit mille personnes entassées sur le confetti espagnol, mais c’est beaucoup trop ! » pense-t-on, un peu honteux si on a le coeur à gauche et totalement décomplexé si on le porte à droite.

C’est que, question migration, l’émotion vient souvent saturer la raison.

Jadis, il y avait un slogan publicitaire qui disait : « On a toujours besoin de petits pois chez soi ». Eh bien, les migrants sont devenus des petits pois modernes. Ils servent à tous.

  • « Grâce à eux », Angela Merkel s’est transformée en Mère Teresa teutonne.
  • « Grâce à eux », les extrêmes droites prospèrent et donnent le ton dans la quasi-totalité des débats politiques.
  • « Grâce à eux » encore, Erdogan, mécontent de l’accord sur les flux migratoires conclu avec l’Union européenne, tient désormais sa monnaie d’échange : renégocier ou ouvrir les vannes.
  • Et « grâce à eux », enfin, le Maroc règle ses comptes, le royaume chérifien ne décolérant pas depuis l’hospitalisation en Espagne du chef des indépendantistes sahraouis du Front Polisario, l’ennemi juré du Maroc.

Le moindre caprice d’un chef d’État qui détient la bombe migratoire se transforme donc en catastrophe humanitaire.

Prêts à tout pour fuir un pays, les migrants sont parqués dans des camps d’ONG qui deviennent rapidement les pires taudis du XXIe siècle.

Une honte pour les pays occidentaux ? Certainement. Le déséquilibre des richesses au profit des pays du Nord impose un minimum de responsabilités. Accueillir en y mettant vraiment les moyens ne serait pas du luxe. Quant à l’appel d’air lié à un accueil digne, nombreux sont les spécialistes des flux migratoires qui contestent sa réalité.

Aucun repas, et même aucune prestation sociale, ne constitue une bonne raison pour s’exiler au péril de sa vie. Mais, à force de reprendre en boucle la phrase (d’ailleurs tronquée) de Michel Rocard (« La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde »), on ne voit les migrants que comme de pauvres hères.

Les associations humanitaires, aussi utiles soient-elles, renvoient souvent cette image misérabiliste qui justifie leur existence et leurs appels aux dons. C’est oublier que parmi les exilés il n’y a pas seulement des affamés, mais, selon les pays et les époques, des profs, des médecins, des ingénieurs, des artisans… qui devront le plus souvent accepter un déclassement social violent pour s’adapter au pays d’accueil, quand il existe.

Il y a des courageux, des débrouillards et puis aussi des sales types, des voyous, des fous de Dieu qui voudront porter sa parole et/ou sa violence sur la terre d’accueil. Comment n’y en aurait-il pas? Ces qualités et ces défauts-là sont inhérents à l’espèce humaine, tout comme les migrations.

Car on peut aussi considérer la sédentarité comme un (long) moment de l’histoire de l’humanité. L’édification du mur de Trump à la frontière du Mexique comme une maladie mentale et la surpopulation mondiale comme le vrai danger planétaire.

D’ailleurs, la crise écologique qui s’annonce promet déjà son lot de belles images de flux migratoires. Comme un avant-goût de notre avenir nomade.

Quelques jours après l’épisode de Ceuta, le plus grand iceberg existant se détachait de l’Antarctique. Hé, les manchots, exercez-vous à battre des ailes : ça peut servir pour devenir des oiseaux migrateurs.


Natacha Demanda – Charlie Hebdo – 26/05/2021


Une chanson de Jofroi – Frontières


L’incomparable chanson de P. Perret – Lily