Torsion linguistique

Le mot « usager » est depuis longtemps intégré à notre petite novlangue quotidienne ; au début, ça nous a fait bizarre, mais on s’y est très vite habitués, comme pour bien d’autres termes qui ne nous écorchent plus les oreilles parce qu’entre-temps on s’est pris sur le crâne d’autres néo-mots encore plus lourds.

Quand la loi 2002-2 sur la santé parlait de « mettre l’usager au centre du dispositif », on avait traduit : le sujet se retrouverait bientôt en périphérie. Bon exemple de torsion linguistique qui transforme progressivement les êtres de parole en êtres d’information et de communication.

Vous trouvez que j’exagère un peu?

Vingt ans après, dans les établissements médico-sociaux (les centres médico-psychologiques, les hôpitaux de jour pour enfants psychotiques, où travaillent encore beaucoup de psychanalystes), nous sommes aujourd’hui tenus de mettre en place ce que le ministère appelle le « DUI », le dossier de l’usager informatisé. Notez qu’il n’est pas question de dossier informatisé de l’usager. C’est bien l’usager qui est informatisé.

Il s’agit de traiter plus rapidement les données (on ne traite plus les patients, on ne traite que les données), pour faciliter la circulation des informations diagnostiques, pour consolider les statistiques (lesquelles statistiques justifieront les prochaines coupes budgétaires). Ce DUI contribue à uniformiser les pratiques d’accueil, à écraser un peu plus les dispositifs de parole.

Avec ce « dossier de l’usager informatisé », les « données » sont mises en ligne sur des serveurs très peu étanches (le dessin d’un enfant en thérapie doit par exemple être scanné et balancé sur le cloud) ; ces « données » seront utilisées pour détecter les criminels potentiels chez les enfants un peu trop agités (régulièrement, le ministère de l’Intérieur cherche à fusionner ses fichiers avec les dossiers médicaux) (1).

Nous allons donc maintenant utiliser et banaliser cette expression d’« usager informatisé ». Jusqu’à ne plus entendre ce que cela a de violent. Je vous parie que dans vingt ans, ça ne nous fera pas plus mal que de dire « usager » tout court actuellement.

À propos de ces expressions toutes faites et répétées mécaniquement jusqu’à en effacer le sens, George Orwell parlait, en 1946, de « prothèses verbales ». Orwell écrit aussi : « L’orateur qui utilise ce type de phraséologie a commencé à se transformer en machine (2) ».

Dans Malaise dans la civilisation, publié en1930, Freud s’intéressait aux techniques par lesquelles l’homme cherche à démultiplier ses capacités motrices et cognitives : « L’homme est devenu pour ainsi dire une sorte de dieu prothétique, certes grandiose quand il porte tousses organes auxiliaires ». Freud ajoutait que les prothèses donnent bien du mal à l’être humain, parce qu’elles « n’ont pas poussé avec lui ». Mais aujourd’hui les enfants poussent en même temps que leurs tablettes avec IA embarquée. Et nous avons, sinon achevé, du moins bien avancé cette transformation en machines dont parlait Orwell.

L’« usager informatisé » est un peu plus dématérialisé à chaque réunion « en distanciel », il communique avec des voix et des images de synthèse : il ne lui reste plus beaucoup de chair.

Quand il y a plus de prothèse que de corps, est-ce qu’il y a encore du sujet ? Je te pose la question, Sigmund ! Tu ne réponds pas ?

Yann Diener. Charlie Hebdo. 26/05/2021


  1. Une pétition a été ouverte sur www.change.org/p/le-ministre-de-la-santé-monsieur-véran-non-au-dossier-usager-informatisé-dans-le-champ-des-soins-psychiques
  2. « La politique et la langue anglaise », in Tels, tels étaient nos plaisirs et autres essais, de George Orwell (éd. Ivrea).