LE SANDWICH

Ziva pour l’allégorie…

« Beaucoup de victimes craignent la fin du confinement, m’a dit le psychiatre. Elles se sentent mieux dans une société au ralenti, où chacun reste chez soi. Elles ont l’impression de vivre enfin comme les autres.»

Dans son cabinet, nous étions masqués. Il avait un petit foulard autour du cou, des lunettes aux verres légèrement fumés. Derrière lui, la reproduction d’un tableau d’Edward Hopper. Et si c’était un vrai? me suis-je dit. Le psychiatre parlait des victimes d’attentat qu’il suivait. Ceux qui ont été suffisamment blessés, traumatisés, pour sortir d’une route qu’ils croyaient avoir tracée, sans être vraiment sûrs d’en retrouver une autre.

Ceux qui clopinent sur un chemin communal, avec ou sans béquilles, en évitant comme ils peuvent les nids-de-poule et les fossés. Ils entendaient, au loin, le véloce brouhaha de la nationale et de l’autoroute sociales. Ce brouhaha qui, depuis un peu plus d’un an, s’est éteint.

J’ai d’autant mieux compris le psychiatre que je suis l’un d’eux, même si je n’en ai pas l’air. Sous Le masque, il ne voyait pas ma bouche. Il aurait vu, ce jour-là, la Lèvre détruite d’un boxeur qui a perdu. Le match m’avait opposé à un sandwich.

La veille, j’avais tenté de mordre dedans pour la première fois depuis… depuis quand, au fait?

 Deux ou trois ans peut-être… Non, davantage. En y pensant, deux souvenirs sont revenus. D’abord, une tentative dans Pinwheel Park, à Manhattan, le long de la 24e rue, en juin 2016. Je m’étais assis seul sur un banc et j’avais fait mon possible. Un tiers du sandwich à l’avocat (substance molle, donc souhaitable) avait fini sur le sot.

J’avais copieusement bavé, je m’étais taché. Mais je ne m’étais pas mordu, puisque je n’avais pas encore de dents sur la mâchoire inférieure. J’avais fini épuisé, mais satisfait d’avoir essayé. Les sandwichs, en avais-je toutefois conclu, ce sera pour plus tard : trop grand défi à ma lèvre rafistolée.

Ensuite, il y a eu cette tentative audacieuse, le jour même où l’on m’a posé, dans la matinée, ma première prothèse. C’était en juillet 2016, peu après mon retour de New York. En sortant de l’hôpital, je suis allé fêter ça chez mon ami

Simon, lui-même victime de l’attentat du 7 janvier dans nos anciens locaux. « Et si on commandait des hamburgers?» m’a-t-il dit. J’ai dit oui. À la deuxième bouchée, j’ai cru qu’un pétard explosait dans ma bouche : la prothèse devait s’ajuster. Il y a encore eu deux ou trois autres pétards. J’ai pensé à ceux qu’on attachait aux chaises et aux pieds de table quand on était enfant. Un adulte tire la chaise, et boum. Une bouchée de hamburger, et boum. J’ai décrit la sensation à Simon, qui apprenait à vivre avec les siennes. Nous avons rigolé, bu un verre de vin. Deux albatros boitant vers le plaisir. Je n’ai oublié ni te sandwich à l’avocat de New York ni le hamburger de Paris. Le premier a la saveur de la solitude; Le second, celle de l’amitié.

La veille du rendez-vous chez te psychiatre, j’ai donc de nouveau acheté un sandwich pour vérifier où j’en étais. Dans le pain mou, de la tomate et de la mozzarella. Aussitôt, j’ai bavé, mais ça, j’ai l’habitude. J’ai toujours des serviettes en papier avec moi, prêt à éponger, à colmater, comme un plombier.

À la troisième ou quatrième bouchée, la serviette est devenue rouge. D’autres ont suivi, de plus en plus humides, de plus en plus rougies : ma bouche baignait dans le sang. Comme la lèvre est non seulement paralysée, mais insensible, je n’avais rien senti. J’aurais aussitôt dû arrêter de manger. J’ai continué. Et le sang a continué de couler. Quand tout fut fini, une dizaine de serviettes étaient entièrement imbibées. Ensuite, la lèvre a vite enflé, jauni, durci.

Deux semaines plus tard, je n’avais toujours pas cicatrisé. Ma kiné, en apprenant que j’avais mangé ce sandwich, a levé les yeux au ciel. Puis, tout en massant, elle a découvert les dégâts. « Vous ne vous êtes pas seulement blessé la lèvre, a-t-elle dit, mais aussi l’intérieur de la bouche. Votre lèvre a dû rentrer, se mettre entre les dents. C’est inquiétant. J’ai peur que ça recommence. En tout cas, plus de sandwiches, hein?» Putain de condition humaine, putain de sandwich…

Je me sentais ballon crevé. Je lui ai répété ce que m’avait dit mon psichiatre. Depuis son point de vue, elle a confirmé : ceux qui, pour une raison ou pour une autre, balle, accident, cancer, ont eu le visage plus ou moins détruit, ceux-là vivent moins malheureux dans un monde où tout te monde vit masqué.


Philippe Lançon – Charlie Hebdo – 29/05/2021