L’art de « guider » la pensée.

Aujourd’hui LCI…

« Tribune des généraux » : LCI et la construction sondagière de « l’opinion publique »

C’est une récidive : le 11 mai, Valeurs actuelles a publié sous forme de pétition une tribune de militaires d’active, écrite anonymement en soutien à la « tribune des généraux », déjà parue sur le site de l’hebdomadaire le 21 avril.

Nouveau battage médiatique, entretenant le commerce de Valeurs actuelles (qui fait son auto-promotion dans les grands médias et actualise jour par jour le nombre de visiteurs uniques sur la page de la tribune) et son business de la peur.

L’occasion pour nous de revenir sur la médiatisation de la tribune précédente. Et en particulier sur le rôle prépondérant joué par LCI dans la construction de l’opinion.

Le 29 avril, la chaîne mobilisait en effet une grande partie de son antenne autour d’un sondage commandé à Harris Interactive, qui prétendait sonder l’opinion des Français au sujet de cette « tribune des généraux ».

Un sondage qui révélait en lui-même bien des malversations, mais dont la promotion par LCI, orchestrée notamment par Éric Brunet, l’un des animateurs phares de la chaîne et ancienne plume de Valeurs actuelles, a décuplé la nuisance.

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Il faut souligner combien cette tribune fut d’abord superbement ignorée par les grands médias. Sa conversion en un « sujet » à part entière, réellement digne d’intérêt, tient surtout au fait que le gouvernement ait finalement décidé de l’inscrire à son agenda [1]. Il a fallu donc attendre près d’une semaine pour que l’appel des généraux soit « porté au débat » dans les grands médias, et plus précisément, indexé dans le catalogue des « polémiques » médiatiques. Aussi est-ce en guise de contribution à « l’information » que LCI a décidé de sonder l’opinion sur cette tribune, en confiant cette tâche à l’institut Harris Interactive.

Le sondage est exemplaire de la production de ces « artefacts dépourvus de sens » dont parle Pierre Bourdieu dans sa conférence « L’opinion publique n’existe pas ».

Réalisée sur un échantillon de 1.613 personnes, l’étude comporte un préambule édifiant : les sondés sont d’abord interrogés sur leur connaissance du dossier (ont-ils « entendu parler » de la tribune publiée par Valeurs actuelles ? 36 % des sondés répondent négativement et 26 % déclarent qu’ils « ne voient pas précisément ce dont il s’agit ».

Autrement dit, une majorité (52% des 1.613) de sondés répondent qu’ils ne savent pas de quoi il est question. L’histoire aurait donc pu (dû) s’arrêter là : à quoi bon sonder une « opinion » sur un sujet que plus de la moitiè des sondés déclarent ne pas connaître (du tout ou « précisément ») ?

Mais les artefacts n’effraient pas les sondologues, qui préfèrent s’auto-légitimer en tirant la couverture du « bon » côté : aussi cette première séquence est-elle surmontée d’un titre avantageux, pointant que « 64% des Français déclarent avoir entendu parler de la tribune publiée par des militaires sur le site de Valeurs Actuelles ». Harris Interactive additionne ainsi les 38% déclarant qu’ils en ont entendu parler et voient précisément ce dont il s’agit, et les 26% qui en ont entendu parler, sans pour autant voir précisément ce dont il s’agit. Le miracle est accompli… et ne pose visiblement aucun problème méthodologique ou déontologique.

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LCI : une promotion en grande pompe du sondage-maison

En effet, ces multiples biais – pour ne pas dire malversations – auraient dû inviter la rédaction de LCI et les autres médias à la plus grande prudence. Pour les seconds, Frustration a documenté combien le sondage « est […] devenu en un rien de temps une preuve politique du soutien populaire à l’appel au putsch », tant BFM-TV, RT, Atlantico, Radio Classique et une partie de la presse régionale l’ont relayé sans prendre la moindre pincette. Mais sa promotion en grande pompe revient d’abord et avant tout à la chaîne commanditaire. Le 29 avril en effet, LCI a ventilé les « conclusions » du sondage sans aucune précaution et sollicité l’opinion des commentateurs à leur propos.

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Un défilé en famille, tant le gâteau des invités s’est très majoritairement découpé entre la droite et l’extrême droite. De 8h du matin, où Élizabeth Martichoux a reçu Thierry Mariani (député européen RN) jusqu’à 20h, où Darius Rochebin, à chaque fois, le sondage est évoqué sans aucun recul ; évocation soutenue par les réactions des invités au fur et à mesure de la journée. Thierry Mariani déclare le matin que les généraux « sont des lanceurs d’alerte » ? La formule donne partiellement son titre (sans guillemets) à l’émission d’Éric Brunet deux heures plus tard.

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Cette séquence est exemplaire du climat dans lequel évolue le débat public et médiatique actuel. Un journalisme de commentaire permanent, où dominent l’éditorialisation et l’« opinion », délestées de toute épaisseur et de toute rigueur quand on sollicite l’opinion de personnes sur un objet dont elles-mêmes déclarent ne pas avoir entendu parler, ou ne pas connaître précisément. Avant que cette « opinion » (qui n’existe pas) fasse à son tour l’objet de commentaires pendant des heures sur la chaîne d’information qui l’a co-produite (et jusque dans les JT de TF1, appartenant au même groupe). Le tout mis en scène dans des « débats » réservés aux diverses variétés de la droite et de l’extrême droite, auxquelles les animateurs déroulent le tapis rouge (quand ils n’en sont pas tout simplement les sympathisants).


Pauline Perrenot – Acrimed – Source (Lecture libre)


  1. À travers une dépêche AFP en date du 24 avril, la première (et maigre) phase de médiatisation a moins porté sur le fond de la tribune que sur la « controverse » que la tribune a suscitée dans les rangs de l’extrême gauche et de la France insoumise. Côté pouvoir politique, ce n’est qu’après avoir largement minimisé la gravité et la portée politique du texte, que certains membres du gouvernement ont fini par s’en offusquer.
  2. Par exemple : des éléments entourant la publication de la tribune (Valeurs actuelles a choisi le 21 avril 2021, soit les 60 ans, jour pour jour, du putsch des généraux d’Alger) ou concernant le statut de la parole publique des militaires.
  3. Enfin, une dernière partie du sondage recueille l’appréciation des sondés quant au fait que Marine Le Pen ait « invité les militaires qui ont signé cette tribune à la rejoindre ».
  4. Au vu des réponses des deux passants (« Chacun d’entre nous peut s’exprimer », « C’est normal que les gens s’expriment et donnent leur opinion »), on se doute que la question du journaliste portait davantage sur la liberté d’expression des militaires, ce qui est encore différent du fond de la tribune et de la question de l’adhésion des Français vis-à-vis de cette démarche de fond.
  5. 1h05 au total, sur 1h30 d’émission. Les deux autres thématiques abordées par Brunet : l’agression d’un policier de Bagnolet et les rodéos à Lyon, dont on ne peut résister à livrer l’accroche, fort « brunesque » : « Lyon et la folie des rodéos ! Qui ne sont désormais plus circonscrits aux traditionnelles banlieues. Non ! C’est bien dans nos centre villes maintenant qu’ils se déroulent mesdames messieurs, jusque sur ses places les plus prestigieuses ! »
  6. Puisque Charles Beigbeder a co-fondé le mensuel L’Incorrect (dont il est actionnaire minoritaire), soutenu la fondation de l’école de Marion Maréchal Le Pen et affirmé en 2015 qu’il « « n’hésiterai[t] pas une seconde et n’aurai[t] aucun état d’âme à soutenir le FN », lors de l’élection présidentielle de 2017 », selon des propos rapportés par L’Obs (30 juil. 2015).
  7. Nous incluons évidemment Éric Brunet dans ce décompte, ainsi que les personnalités dont les interviews sont diffusées : leurs propos cadrent le débat puisque les invités (en plateau ou en duplex) les commentent.