La Commune de Paris, sauce émule du Vatican !

La bataille de la commémoration fait rage, aussi bien pour Napoléon que pour la Commune de Paris. En toute discrétion, le diocèse de Paris a décidé de mettre en avant une commémoration des martyrs religieux de la Commune. Dans « une dynamique de réconciliation » et sans esprit de revanche. Juré craché ?

Pour célébrer à sa façon la Commune de Paris, le diocèse de Paris a des idées. Depuis le 24 mai, les catholiques parisiens commémorent les « martyrs religieux » des Communards. Pour bien saisir l’incongruité de cette célébration, un petit point historique s’impose.

Une période brève mais intense

Apparue en 1871, la Commune de Paris c’est ce moment de l’histoire où « les gens », comme dirait Mélenchon, se révoltent contre les injustices flagrantes, le gouvernement de Thiers, la capitulation de la France devant les Prussiens… C’est un grondement sourd qui monte et mêle revendications libertaires et patriotiques, un hiver de misère et de famine, des conditions de travail déplorables que subissent même les enfants.

L’insurrection populaire qui va naître sera la plus puissante du XIXe siècle. Une période brève de l’histoire populaire – 72 jours seulement – mais tellement féconde qu’elle irrigue encore aujourd’hui les valeurs républicaines et progressistes du pays. C’est que les Communards inventent une autre façon de vivre et posent les bases d’une République sociale et universaliste, d’une société émancipatrice et égalitaire.

Ce sont ces gueux qui ont imposé la séparation de l’Église et de l’État (bien avant la loi de 1905), l’école gratuite pour tous et la justice itou, l’abolition de la conscription, la réquisition des logements vides, l’ouverture des conseils municipaux aux étrangers, la promotion de l’égalité de salaire entre les hommes et les femmes, la reconnaissance de l’union libre et les enfants nés hors mariage…

Bref, une révolution progressiste, tant sur le plan des mœurs qu’au niveau social. Elle fut brève, belle, violente, intense cette révolution communarde, et ses valeurs marquent – ou devraient marquer – encore fortement la gauche française. Alors, bien sûr, ça a été chaud bouillant en ce temps-là. Barricades, bastons pour conserver les canons de Montmartre, tripailles transpercées par les baïonnettes, coups de feu, des morts en veux-tu en voilà…

Du 21 au 28 mai 1871, se déroule la Semaine sanglante, où quelque 20 000 Communards se font tout simplement zigouiller par le gouvernement versaillais et tant d’autres arrêtés, qui seront déportés dans les îles, à l’instar de Louise Michel.

Or, c’est justement à ces dates si symboliques de la répression des autorités et du rôle de l’Église dans le pouvoir de l’époque que le diocèse de Paris choisit de célébrer « les martyrs de la rue Haxo ». Qui sont-ils ? D’abord, six religieux, dont l’archevêque de Paris Mgr Darboy, que les Communards exécutent le 24 mai. Puis, deux jours plus tard, dans la rue Haxo (XXe arrondissement de Paris), la foule chope 11 religieux, 35 gendarmes et quelques « mouchards » présumés.

Autant dire que cette foule déchaînée ne va pas leur faire de cadeau. La Commune, commencée le 18 mars est en train de s’achever dans un bain de sang, et capitulera vraiment le 29 mai 1871, écrasée par le gouvernement sans pitié d’une IIIe République naissante.

Les exécutions des religieux arrivent donc juste avant la toute fin de la révolution populaire. Très vite, le catholicisme triomphant décide d’ériger une paroisse sur le lieu où sont tombés les prêtres. Son nom sent bon le souvenir lourd de sens, presque le ressentiment. Elle s’appellera à jamais… Notre-Dame des Otages.

Les martyrs de la mémoire

C’est donc là, 150 ans après, en mai 2021, que l’Église célèbre l’événement avec force conférences, visites des tombeaux des religieux, messes et prières. En point d’orgue, samedi 29 mai est prévu, « sous réserve d’accord préfectoral », une « marche des Martyrs », sorte de manifestation mémorielle entre le lieude l’ancienne prison de la Roquette et l’église. Dimanche 30 mai, c’est l’apothéose avecune messe solennelle donnée par l’archevêque de Paris Mgr Michel Aupetit.

Une initiative qui se veut « spirituelle », « pour mieux saisir le mystère du martyre des otages ». Selon le service communication de la paroisse Notre-Dame des Otages « ce n’est pas du tout un événement militant ou revendicatif. 150 ans après, on est sur une dynamique de réconciliation ». Ainsi soit-il. Et, comme le dit à l’AFP, Yvon Sabourin, un religieux membre de la congrégation de Saint-Vincent de Paul, « on ne cherche pas de coupables ». Ouf !

N’empêche, ces initiatives tout au long de la semaine sanglante interpellent et en étonnent certains, même parmi les historiens. Car, cette mémoire « versaillaise » selon les termes d’Éric Fournier, maître de conférences en histoire à Paris I Panthéon-Sorbonne est habituellement plutôt le fait « de la France ultra-catholique ».

Et ce spécialiste de la Commune de rappeler que « même lors du Centenaire de 1971, l’archevêque de Paris avait opposé une fin de non-recevoir à l’extrême droite qui réclamait une messe solennelle » pour commémorer les ecclésiastiques tués en 1871. D’ailleurs, sur le site de l’extrême droite catholique Riposte catholique, « le portail de la réinformation catholique au quotidien », on commémore non pas « les martyrs » mais « les massacres de la Commune ». À sens unique.

Sinon, pour célébrer vraiment le 29 mai, date anniversaire de la fin de la Commune de Paris, mieux vaut aller voir du côté du mur des Fédérés au cimetière du Père Lachaise. On nous promet cette année, une journée « populaire et festive » organisée à l’appel de partis politiques, de syndicats et d’associations.

« Une des idées centrales de la Commune était que la République est infirme, quand elle n’est pas sociale, quand le droit du travail n’est pas respecté (…). En un moment où se parachève le détricotage de tout ce que la lutte sociale avait conquis pièce par pièce, il est bon de faire connaître l’œuvre et l’expérience de la Commune de Paris », notaient Joël Ragonneau et Roger Martelli dans le bulletin des Amis de la Commune de Paris.

Qui sait, peut-être le diocèse de Paris a-t-il prévu de dire un mot sur le dépeçage du Code du travail, ce « martyr » de tant de gouvernements successifs.


Natacha Devanda – Web « Charlie hebdo » titre original : « ·La Commune de Paris commémorée à la sauce catholique ».

Source (lecture libre)