Thierry Mariani

L’entremetteur franco-russe

Le candidat du RN en Paca ne s’intéresse pas qu’aux petits arrangements de ses concurrents qui lui profitent, il est aussi l’un des défenseurs les plus acharnés de Poutine en France.

Le 14 novembre 2010, le téléphone de Thierry Mariani sonne. C’est Sarkozy, qui souhaite lui annoncer sa nomination au gouvernement. Mais Mariani ne répond pas. Il fait la sieste. Rien de tel qu’un petit roupillon pour recharger les batteries.

Pourtant, en 2010, il n’est pas précisément au taquet. Député du Vaucluse, il ne cache plus l’ennui infini qui le submerge quand il y met les pieds, pas souvent.

Quant à son mandat de conseiller régional, un job pas trop tuant, il le remplit bien tranquillou : présent à sept séances plénières sur 32 entre 2004 et 2017, une commission permanente sur 40, trois commissions thématiques sur 83. Ce qui n’empêche pas qu’il faille se ménager, bien sûr.

Mariani n’a pas changé et annonce la couleur à ses électeurs : la présidence de la région Paca (5 millions d’habitants, 2,3 milliards de budget annuel), qu’il pourrait bien remporter en juin, ne nécessitant pas un investissement de tous les instants, il conservera donc la tête d’une association chère à son coeur, « Dialogue franco-russe », outil du lobby pro-Poutine en France.

Il est comme ça, Thierry Mariani, globe-trotteur dans l’âme. Toujours prêt à prendre sa valise pour une virée en Irak, en Syrie, en Russie, toujours prêt à aller saluer et défendre les copains quand ils sont attaqués. En 2017, il affirme que les rues de Damas, en pleine guerre civile, sont plus propres que celles de Paris.

Mariani passe, Valréas trépasse

Il avait déjà la tête ailleurs quand il était maire de Val-réas (Vaucluse). A son arrivée, en 1989, la ville est la capitale française du cartonnage. Quand il s’en va, seize ans plus tard, toutes les entreprises de fabrique de carton ont fermé, le taux de chômage est à 20 %. Il a autorisé l’installation d’un hypermarché et d’autres grandes surfaces, le centre-ville est sinistré. La dette a explosé, et les habitants continuent de payer.

Un de ses anciens coéquipiers évoque « un épouvantable gestionnaire ». Quelle importance, ce qui compte, c’est le vaste monde, ras le bol des ploucs du Vaucluse, des santons et des fêtes de la fraise.C’est désormais son quotidien, et il dit à qui veut l’entendre : « Mon mandat de maire a été le plus beau de ma carrière. »

Marine Le Pen a fait de lui, en 2019, un député européen (parfait pour les voyages) et ne lui tient pas rigueur de son manque d’implication au RN, qu’il fréquente autant que le conseil régional. Il devait faire venir en masse les « transfuges de la droite », mais il n’a collectionné que les troisièmes couteaux, parmi lesquels l’ex-magistrat Jean-Paul Garraud, venu comme lui de la droite.

Marine Le Pen, pas rancunière, garde son chat quand il part en vacances.

L’alliance entre Renaud Muselier et LRM, mal perçue par l’électorat LR, arrange ses affaires dans la région. Son passé d’ex-Républicain est un atout. « Il arrive à récupérer toute une partie d’un électorat traditionnel de droite qui n’a pas le sentiment de voter pour l’extrême droite. Beaucoup d’électeurs nous disent : « Voter Mariani, ce n’est pas comme voter Marion Maréchal. » En plus, on remarque une forme de revanche des populations de l’intérieur de la région, qui ont eu l’impression de s’être fait avoir par ceux du littoral lors des dernières élections régionales », assure Jean-Daniel Lévy, directeur délégué de Harris Interactive.

Poutinien un jour, poutinien toujours

Histoire de creuser l’écart, Mariani fait le tour des popotes pour convaincre en douceur les députés LR de la région de soutenir sa candidature, avec un argument de choc : un simple geste en ma faveur, et le RN n’investit pas de candidats contre vous. Un petit message pour moi sur Twitter, ça n’engage à rien, je dis ça, je dis rien, hein. « Il s’engage auprès des parlementaires LR, alors que son influence au RN tend vers zéro », rigole un eurodéputé proche de Marine Le Pen.

Au Parlement européen, il s’éclate. « Il siège à la commission des Affaires étrangères, qui n’a aucun pouvoir, étant donné que le Parlement n’a quasiment pas voix au chapitre sur ce sujet. Il est tout le temps en voyage, et il utilise à plein sa capacité d’expression pour défendre la Russie non-stop. Il n’hésite pas à balancer des fake news dès qu’il le peut, à nier l’évidence avec la dernière énergie. Et, en plus, il a accès aux médias, il parle bien. Les médias européens ne le diabolisent pas du tout et continuent de le percevoir avant tout comme sarkozyste », s’agace un député européen macroniste.

Son activisme prorusse exaspère nombre de ses collègues européens, qui notent avec perfidie qu’il ne brille pas par la finesse de ses interventions. « En voilà un qu’on ne pourra pas accuser d’intelligence avec l’ennemi », s’amuse l’un d’entre eux. Les gens sont méchants.


Anne-Sophie Mercier – Le Canard Enchainé – 29/05/2021