Des adeptes inquiétants !

Au temps ou Françoise Nyssen, était ministre de la Culture, son mari Jean-Paul Capitani, cofondateur de l’école Domaine du possible, nous avions diffusé des articles sur ce sujet et reçu tant d’insultes qu’il nous avait fallu exercer une censure… Peut-être est-ce le lot futur de cet article !

Dans tous les cas, nous ne postons pas cet article à des fin de buzz, mais comme une info témoin d’une société actuelle avec ses pertes de repères, cherchant à différencier ses connaissances en dehors des médias omniprésents et directeurs de pensées gouvernementales. MC

Dans la petite ville de Bagnères-de-Bigorre, quelque 7500 habitants, certains s’inquiètent d’un envahissement d’adeptes de L’anthroposophie, une doctrine ésotérique et spirituelle élaborée par l’Autrichien Rudolf Steiner au début du XXᵉ siècle, dont la Miviludes a pointé des risques de dérives sectaires.

Ce qui interpelle notamment, c’est une école qui suit la pédagogie Steiner, émanation de l’anthroposophie, qui est en train de prendre de l’ampleur. Le tout sur fond de querelle de clocher entre habitants de la ville et néoruraux. On n’est pas loin de Lourdes, mais ce ne sont pas les cathos qui posent problème ici. Certains habitants se sentent « envahis ».


Les mots sont forts : « On assiste à une forme de colonialisme ». Alors que la ville perd des habitants depuis plusieurs années, voilà que des familles viennent s’y installer, jeunes citadins qui se réfugient à la campagne, attirés notamment par une école hors contrat qui suit la pédagogie Steiner, appelée Les Boutons d’or.

« Plusieurs ont acheté des maisons dans la ville. En quelques mois, au moins une dizaine de familles sont arrivées », nous raconte Sylvette Le Moal, une institutrice fraîchement retraitée, ex-élue du Front de gauche et fervente défenseuse de l’école publique. Elle mène la bataille, inquiète de la présence grandissante dans sa ville de cette école à la pédagogie très controversée. « Au moins, avec les cathos, on sait à quoi s’attendre, ils annoncent la couleur. Avec Steiner, c’est beaucoup plus insidieux. »

Ce qui n’était qu’un jardin d’enfants (niveau maternel) en 2013 est devenu une école primaire avec 68 élèves, et l’ouverture d’un collège est envisagée. L’école se situe dans une maison louée par des particuliers. On y rencontre sa directrice, Caroline Delaborde (très surprise qu’un journal national s’intéresse aux Boutons d’or !), et deux mères d’élève, Sandra Malaval et Marjolaine Matet, également présidente de l’association (car l’école est associative).

Elles nous égrènent tous les bienfaits de cet enseignement pour leurs enfants : effectifs réduits, pas de culte de la performance ou de la compétition, des élèves qui ont plus confiance en eux, un rapport important à l’artistique et à la nature. Les parents et les « pédagogues » (c’est comme ça qu’ils appellent les instituteurs) ont établi un projet pédagogique de près de 200 pages, très touffu.

Le lien avec la nature y est en effet très présent, avec beaucoup de botanique, de sorties en forêt. « On leur fait découvrir le théorème de Thalès en leur demandant comment trouver la taille d’un arbre. Ils s’en souviennent bien mieux », nous explique la directrice.

« Éviter le dogmatisme des sciences »

Sauf que la pédagogie Steiner n’est pas une simple pédagogie alternative type Montessori. Développée par Rudolf Steiner, lui-même fondateur de l’anthroposophie, elle se caractérise par une sorte d’occultisme, ce qui n’est pas forcément connu (ou assumé?) par ses adeptes. « Cet enseignement mélange le scolaire et le religieux en permanence. Si bien que c’est impossible de les identifier », dénonce Grégoire Perra, farouche opposant à l’anthroposophie, lui-même ancien élève d’une de ces écoles (1).

« 80 % des parents qui mettent leur enfant dans des écoles Steiner ne savent pas forcément ce qu’il y a derrière», ajoute-t-il. D’ailleurs quand on demande à ceux des Boutons d’or, ils balayent d’un « on n’a pas lu tout Steiner ». Nos interlocutrices assurent : « L’ésotérisme, c’est pas notre créneau. »

Mais on y retrouve tout de même deux disciplines spécifiques de la pédagogie Steiner, qui participent d’une forme de mysticisme :

  1. « le dessin de forme », sorte de figures géométriques,
  2. l’eurythmie, une danse pratiquée par les enfants, présentée par la directrice comme permettant de réunir « l’élément spatial du monde visible et l’élément temporel du monde musical. À la rencontre des deux courants, l’eurythmie participe activement à l’harmonisation de l’être humain ». Steiner disait même de l’eurythmie qu’elle «fortifie l’âme en la faisant pénétrer vivante dans le suprasensible ».

Les rapports des deux inspections d’académie sont dévastatrices. « Les sciences ne sont pas enseignées, aucune trace écrite n’ayant été observée », révèle celle qui s’est déroulée en août 2020.

Lorsque nous interrogeons la directrice, par mail, sur ce point, sa réponse est pour le moins surprenante : « Le malentendu vient du fait que les disciplines scientifiques n’apparaissent pas en tant que telles dans le programme avant la 6e, car avant de formaliser des acquis, les élèves apprennent à observer en toutes circonstances, […] à éviter des concepts achevés, des certitudes trop précoces qui limitent l’esprit critique. »

Et d’ajouter : « Ce sont les « résultats de la science » qui ne sont pas enseignés avant la 6e, pour éviter le dogmatisme. […] Le but est que les élèves connaissent au cours de la scolarité différentes approches pour comprendre le monde, sortir de la prétention que tout ce qui n’est pas validé par le protocole scientifique officiel est-obscurantiste. »

On a donc là une remise en cause insidieuse de la science, qui est considérée par les anthroposophes comme une croyance parmi d’autres.

« Infiltrer le territoire »

Cet établissement connaît malgré tout un succès local, porté par un engouement pour l’écologie et les pédagogies alternatives.

C’est l’une des vingt écoles Steiner qui existent en France (beaucoup plus dans d’autres pays). Et elle devrait s’agrandir : 50 nouveaux enfants sont inscrits pour la rentrée. « Pourtant, on ne fait aucune pub ! » se réjouit la présidente de l’association.

Les locaux deviennent trop exigus, alors, pour s’agrandir, l’équipe a fait l’acquisition d’un nouvel endroit, le site Serbois, une villa avec un terrain de 1,5 hectare, pour la bagatelle de 700.000 euros, qui proviendraient de dons et de prêts privés. Des yourtes devraient y être installées à la rentrée et, à terme, c’est tout un écoquartier qui devrait y être construit (logements, jardins partagés). On retrouve d’ailleurs le même financeur, un mystérieux entrepreneur belge, Victor de Beauvoir, dans un projet de tiers-lieu récemment implanté dans la ville.

« On a cherché à infiltrer Bagnères », aurait dit devant plusieurs maires du coin Victor de Beauvoir. C’est peu dire que les relations entre l’équipe des Boutons d’or et le maire de la ville, Claude Cazabat, sont tendues. « On résout pourtant le problème de la ruralité en apportant une nouvelle attractivité », revendiquent certains soutiens de l’école.

Ce à quoi le maire rétorque : « Je n’attends pas après eux pour développer le territoire. » Il a reçu une lettre anonyme, d’une mère ayant son fils dans l’école et lui demandant de l’aide. « Est-ce une vraie lettre ? Est-ce pour nuire aux Boutons d’or ? » se demande-t-il. Un fonctionnaire de la ville a quant à lui reçu des menaces de mort. Ambiance.

Pour couronner le tout, un personnage connu de la galaxie anthroposophe s’est installé récemment sur le territoire : Henri Dahan, qui fut délégué général de la Fédération des écoles Steiner et qui est actuellement dans le fonds de dotation qui soutient le projet Serbois. Sa femme enseigne l’eurythmie aux Boutons d’or. Dahan a été directeur de l’équipe pédagogique d’une autre école Steiner, fondée près d’Arles par Françoise Nyssen, ex-ministre de la Culture. Après des accusations de dérives sectaires, Nyssen avait viré Dahan, qui aurait donc maintenant jeté son dévolu sur Bagnères-de-Bigorre.

Leurs détracteurs s’inquiètent aussi que des anthroposophes fassent leur nid au niveau politique. L’année dernière, une liste pour les municipales, Bagnères écologie citoyenne, menée par un militant écolo de 36 ans, Julien Robbé, présentait une dizaine de parents d’élèves de l’école et a fait un joli score au premier tour.

Simple engagement citoyen de leur part ou stratégie? On rencontre Robbé, cheveux longs et sac à dos, sur le marché. Lui qui est arrivé il y a deux ans à Bagnères dénonce des discours qu’il juge « xénophobes » de la part de certains anciens envers les néoruraux. « On est les Arabes du coin », lâche-t-il. Il déplore que les Boutons d’or fassent couler autant d’encre : « En attendant, on ne fait rien pour la transition énergétique, on ne parle pas de l’équipe du maire qui est climatosceptique. » Il ajoute : « Si unefamille veut que son enfant mange bio et végétarien, il n’y a que cette école ici ».

 La pédagogie Steiner? Inconnue au bataillon. « Je ne connaissais pas avant d’arriver, je ne connais toujours pas », assure-t-il. Pourtant, son ex-femme elle-même était une des profs de l’école…

Au-delà, dans la ville, si tout le monde n’est pas anthroposophe, l’ambiance est propice aux fausses sciences. « On ne trouve plus de médecin généraliste, mais qu’est-ce que l’on a comme thérapeutes ! » raille Sylvette. Dans les rues, on tombe sur la plaque d’une thérapeute iridologue (discipline qui considère que l’iris correspond à des organes). Non loin, un guérisseur/magnétiseur/coupeur de feu.

Lorsque l’on visite le marché, on tombe sur un happening d’un groupe de « masques blancs », qui milite contre le port du masque, avec des propos totalement complotistes. On trouve aussi plusieurs agriculteurs en biodynamie, autre émanation de la pensée Steiner.

Certains ont d’ailleurs été interdits de marché pendant un mois pour non-port du masque. « On était un département de la gauche radicale, très laïque, mais ceux qui arrivent maintenant sont religieux, ils s’inventent une religion à eux », déplore Henri Sallanabe, agriculteur à la retraite et membre de la Confédération paysanne.

Cette situation n’est pas sans conséquences sur l’école publique.

À Gerde, petit village tout près de Bagnères, 18 enfants qui pourraient être scolarisés dans le village sont aux Boutons d’or.

Résultat, par manque d’élèves, une classe va fermer l’année prochaine.

La directrice, Sandrine Dupont, constate que les parents font de plus en plus leur marché lorsqu’ils cherchent une école. « On me demande : et vous, qu’est-ce que vous proposez, vous avez une plaquette de présentation ? Je leur explique que c’est l’école de la République, je n’ai rien à vendre ».

Il arrive même qu’on lui demande le prix de la scolarité. Il est vrai que celle des Boutons d’or coûte 240 euros par mois. On peut trouver ça fou que l’école publique soit gratuite…

Pendant notre reportage, l’adjoint au maire a été contacté pour une demande de locaux pour une nouvelle école alternative. Le paradoxe, c’est que ce sont des personnes qui se disent engagées à gauche qui développent une vision ultralibérale de l’école où chacun crée ce qu’il souhaite pour une petite communauté. « C’est la nouvelle guerre scolaire qui vient », déplore Sylvette Le Moal.

L’arnaque de la biodynamie

« L’agriculture bio, c’est scientifique; la biodynamie, ça ne l’est pas », lance Henri Sallanabe,éleveur en bio près de Bagnères et membre de la Confédération paysanne. Steiner a donné une série de huit conférences à des agriculteurs allemands en 1924, avec, déjà,l’objectif de lutter contre les pesticides, mais par des moyens ésotériques.

La clé de la « dynamie », c’est une préparation à base de bouse versée dans des cornes de vache qui sont enterrées tout un hiver. La bouse est ensuite mélangée à de l’eau, ultra, ultra diluée (un peu comme l’homéopathie), puis aspergée sur les terres, pour la « dynamiser ».

Dans une ferme du coin que nous visitons, l’agriculteur commence à nous expliquer cette histoire de bouse et s’interrompt : « En fait, il n’y a rien à comprendre, c’est inexplicable, il faut juste y croire. » Lui-même la présente donc comme un rite, « quelque chose de sacré ».

Pour le grand public, la biodynamie s’est démocratisée via le vin, car plusieurs domaines réputés s’y sont mis. La mise en bouteilles n’a lieu qu’en lune descendante, car elle est censée favoriser l’expression aromatique du vin. Mais rien ne dit que le vin est meilleur. Serait-ce donc une mode et une opération marketing?         

(1) Grégoire Perra

Ancien élève d’écoles Steiner, et même ancien enseignant dans une de ces structures, Grégoire Perra est devenu un combattant anti-Steiner, ce qui lui a valu un procès en diffamation, qu’il a gagné. Il dénonce inlassablement un double discours, une manipulation de la part de cette pédagogie, qui cache une forme d’occultisme ésotérique fondé sur l’anthroposophie. « L’anthroposophie est une religion qui prétend être une science », dénonce-t-il. Elle propose des moyens pour devenir « clairvoyant », pour entrer en relation avec le cosmos…

Dans la pédagogie Steiner, y figureraient aussi des conseils de maltraitante : un enfant qui n’arrive pas à faire un raisonnement analytique, c’est douche froide tous les matins; pour les retardataires, Steiner prône des cages.

Évidemment, ça ne veut pas dire que les écoles les appliquent aujourd’hui. Mais une enquête de Slate parue en janvier dernier a rapporté des témoignages de parents dont les enfants scolarisés dans des établissements Steiner étaient victimes de violence. On laisserait les enfants être violents entre eux, car c’est leur karma qui doit se réaliser, relatait un ancien éducateur, Marc G iroud. Autre aspect souvent ignoré, le racisme présent dans tes écrits de Steiner. On peut considérer qu’il est celui de son époque, mais c’est tout de même gênant pour un pédagogue. Grégoire Perra se souvient y avoir lui-même appris une hiérarchie des races.

Côté Miviludes, cette pédagogie fait partie des pratiques « défavorablement connues ». Dans le rapport de 2016, il est mentionné : « S’agissant des écoles, la prise de distance avec la philosophie du fondateur n’est pas toujours claire et les parents qui y inscrivent leurs enfants ne mesurent pas tous l’ensemble des fondements théoriques qui ne sont pas sans incidence sur l’enseignement dispensé ». Ce sont les militants de gauche qui sont souvent les premiers à se faire avoir, constate Perra. Ils sont séduits par différentes structures comme la NEF, banque créée par les anthroposophes, ou encore la biodynamie. Et Antonio Fischetti vous avait parlé dans le journal de la « médecine anthroposophique » qui a réussi à s’implanter dans une université de médecine à Strasbourg.


Laure Daussy – Charlie Hebdo – 29/05/2021