Voir « Aytré » et sa montagne de déchets.

Nous sommes à Aytré, au sud immédiat de La Rochelle. Sur le papier, le littoral est une merveille qui pourrait devenir un lieu unique en France, voire en Europe.

La petite ville ouvrière fait face à un projet délirant : transformer un lac littoral – une ancienne carrière – en une immense décharge, là où quelques braves réclament un parc écologique. À l’arrière-plan, un conflit culturel et politique entre Aytré l’ouvrière et La Rochelle la bourgeoise.

C’est immense. Un vrai lac bleu de plus de 7 hectares, entouré de petites falaises de calcaire, blanches bien sûr, où s’accrochent des coquelicots. C’est trop beau. L’eau du bord est cristalline, l’eau du large, turquoise. On vient de surprendre le saut de trois grenouilles, et on ne serait pas surpris que la huppe fasciée – tête sable, crête en éventail aux extrémités noires – installe tôt ou tard un nid dansla pierre. C’est une ancienne carrière abandonnée, où les eaux du ciel et de la nappe se sont mêlées à celles de la mer.

Car l’océan est à 30 m peut-être, séparé par un minuscule lido de galets que les vagues attaquent et font glisser sur la plage. De gros blocs de pierre ont déjà été arrachés au sentier littoral, menacé de sombrer, lui aussi. Ce matin-là, la marée est haute, brune, audacieuse et mordante. Il ne reste plus, en haut de la plage, qu’un liseré blanc.

La Rochelle est toute proche, avec à main droite, au nord, ses immeubles hideux du front de mer. L’imposant siège du conseil départemental est juste à côté et le port des Minimes se cache derrière la pointe du même nom, qu’on pourrait presque toucher du bout des doigts. Nous sommes pointe de Roux, à Aytré, petite ville ouvrière de 9.000 habitants qui prolonge au sud La Rochelle, qui en compte 78.000.

« Aytré est devenue le dépotoir de la rochelle »

C’est de la carrière (jadis le « trou Rizzo ») que l’on a tiré le splendide calcaire du port des Minimes, et ses 4.500 places de bateau de plaisance. Elle est désormais l’objet d’un audacieux projet de transformation en une décharge géante. Des milliers de camions défileraient pendant des années et y déverseraient au total 750.000 m3 de déchets présentés comme « inertes ». « Je vous le dis, fait Tony Loisel, on prépare les tentes, et s’il le faut, on fera une ZAD, mais on ne laissera pas faire. Jamais. » C’est un autre matin, et l’on boit le café avec lui dans la salle du conseil municipal d’Aytré, dont il est le maire.

Riss regarde avec attention le grand tableau qui couvre tout un mur, façon réalisme socialiste : on y voit en détail un atelier de l’usine Alstom, où l’on assemble encore, en centre-ville, trams et wagons de TGV. L’ancienne classe ouvrière, 1.500 employés, avec les intérimaires.

Tony Loisel a 50 ans, le crâne ras, une barbe de trois jours et des bras de docker. Et une sorte de gouaille qui oblige souvent à se marrer avec lui. Il est apparemment de droite (la gauche locale, désunie, a perdu en 2020 un bastion historique), mais il parle comme un écologiste authentique.

Aytré est visiblement sa petite patrie (sa famille y est installée depuis les anciens temps), et entre deux rires, il tonne : « Aytré est devenue le dépotoir de La Rochelle. Ma ville est assise sur les déchets. La Rochelle en a mis dans le marais de Tasdon, dans le marais Doux, le quartier de Bongraine a été pollué en profondeur par la SNCF, on a rempli l’arrière plage d’Aytré avec des déchets ménagers, et maintenant, il faudrait accepter le projet Rochevalor ? C’est non, on en a marre. »

L’imagination facétieuse d’une avocate

Rochevalor ? Cette entreprise rochelaise spécialiste des déchets, de la logistique et du terrassement (800 salariés présente l’affaire de plaisante manière). La décharge serait une mise en sécurité du site (la mer avance), et même une bonne action écologique, qui permettrait « la reconquête des milieux naturels littoraux ».

De son côté, l’avocate d’un des proprios actuels de la carrière (eux-mêmes en cheville avec Rochevalor) adresse le 20 décembre 2018 au maire de La Rochelle, Jean-François Fountaine, un courrier désopilant, qui présente l’ancienne carrière comme l’entrée des enfers. L’eau y est « stagnante », propice à l’apparition de bactéries mortelles (les rares oiseaux y seraient victimes de botulisme), les abords sont « en totale décrépitude », on n’y voit qu’un « paysage en désolation et l’abandon », sans « aucun caractère esthétique », qui « n’apporte absolument aucun intérêt écologique ». Me Daphné Verluise est-elle venue sur place?

Elle réclame en tout cas un déclassement de la zone (tenue pour un espace naturel N 1) tout sauf innocent. Il est en effet nécessaire pour emporter le morceau. Qui est de roi : l’éventuelle décharge pourrait à terme générer un colossal chiffre d’affaires, peut-être 250 millions d’euros.

Loisel n’est pas le seul, de loin, à considérer le projet Rochevalor comme un outrage. Pierre Cuchet, vif et malin adjoint au maire d’Aytré, offre quelques clés supplémentaires : « Nous voulons des relations plus équilibrées avec La Rochelle, et nous voulons sortir de ce rôle imposé de cité-dortoir. Aytré doit être belle. Belle et tranquille. En effet, on peut parler d’un tournant. Le projet de décharge, je le rappelle, est au bord de la mer. Une mer qui a tué trois personnes à Aytré au moment de la tempête Xynthia, et détruit 80 maisons. Or elle monte, et fatalement, atteindra la décharge. »

Christian Ackermann, de son côté, préside un comité de quartier très vivant, le Fief des galères. Et il ne sera pas le dernier sur les barricades : « Aucune commune n’a autant subi dans ce domaine qu’Aytré. Les propriétaires du « trou Rizzo » ont senti la bonne affaire, et font le siège de La Rochelle pour obtenir satisfaction. Mais nous demandons aux promoteurs de ne plus penser à leur projet, même en rêve. Car nous serons toujours là pour les contrer. »

Le drapeau jaune et noir du stade rochelais

Dans ces conditions, qui en veut vraiment? Jean-François Fountaine, peut-être? Le maire de La Rochelle, homme (très) fort de la communauté d’agglomération de La Rochelle (CDA, 28 communes, 393 millions d’euros de budget), reçoit Charlie dans son magnifique bureau de la mairie, surchargé d’une histoire parfois glorieuse.

Le 23 juin 1940, le maire d’alors, Léonce Vieljeux, refuse d’abattre le drapeau français qui flotte sur une tour. Il finira sous les balles nazies en 1944. Ce jour de mai 2021, ce n’est plus le drapeau tricolore qui domine la ville, stupéfait. Dans une lettre adressée au préfet en janvier, sa directrice, Agnès Vince, hurle (diplomatiquement), affirmant : « Les aspects négatifs de ce projet industriel sont multiples », car il est « en totale incohérence avec […] les politiques publiques menées en bonne coordination […] depuis dix ans. »

La carte complète de la zone, en couleurs, montre en effet que presque toutes les parcelles sont, au fil des années, devenues la propriété de la CDA de Fountaine, de la ville d’Aytré, du département ou du Conservatoire. Un miracle qui pourrait facilement transformer le tout en un lieu unique en France, sinon en Europe.

40 millions d’euros pour le site delfau

Une autre affaire empoisonne au sens premier cet espace unique. À 400 m peut-être du « trou Rizzo » se trouve l’un des lieux les plus pollués de la région, appelé le site Delfau. Pendant un siècle, à partir de 1899, des générations d’industriels ont fabriqué des engrais, broyé des os et de la merde humaine et animale, équarri des bestiaux, vidangé la ville, déposé ou enfoui des déchets industriels de toute sorte . Il ne reste que des hangars décatis, un vaste bâtiment dont la charpente métallique est à l’air et un vieux proprio qui se planque, mais n’oublie pas de louer illégalement des logements en lieu et place des anciens bâtiments.

On essaie d’y aller, avant d’être arrêté par l’une des occupantes, très énervée, qui réclame des papiers d’identité avant de hurler à l’intrusion dans une propriété privée. À peine aperçoit-on des caravanes, des bagnoles, des transats et les grands portails métalliques de hangars, dont un au moins cache un vieux transfo électrique qui a vomi des PCB (polychiorobiphényles) sur le sol.

Mais que fait l’administration?

Des rapports s’entassent depuis des années, qui montrent la présence de locataires, d’un jardin potager au milieu des ruines, d’une balançoire suggérant le séjour d’enfants. Que fait-elle? Rien.

Le préfet joue les muets du sérail et, derrière lui, tous les autres. Il faudrait. Certains penchent pour le cache-misère : étendre des bâches sur le sol, recouvrir d’argile et faire pousser des fleurs, pour 1 million d’euros. Une vraie dépollution coûterait 40 millions d’euros, mais qui paierait pour un site fermé depuis 1992?

La nappe phréatique est évidemment atteinte, et comme son écoulement se fait du nord-est au sud-ouest, la pollution a très vraisemblablement atteint depuis longtemps… le « trou Rizzo ». Ce très vilain serpent se mord donc la queue.

Résumons : l’impériale La Rochelle (ses ports de plaisance, son vieux port tant couru des people, ses courses au large, son aquarium, ses vélos Yélo en libre accès) remplit les soutes d’Aytré l’ouvrière, qui n’en peut plus.

Cette allégorie de la lutte des classes peut sembler une caricature, mais beaucoup, sur place, y croient dur comme fer. Une seule certitude : la pointe de Roux et les marais alentour peuvent devenir l’un des bijoux écologiques de la façade atlantique. Sauf si on la pourrit une fois encore.


Fabrice Nicolino – Charlie Hebdo – 19/05/2021


Avis aux lecteurs

Ce reportage fait suite à un mail détaillé et convaincant de Pierre Cuchet, adjoint au maire d’Aytré. Qu’on se le dise !