Bolloré, en perte de vitesse ?

Délaissé par Macron et en perte de vitesse en Afrique, ce fervent catholique libéral use de son empire médiatique, en pleine expansion, comme d’un puissant vecteur idéologique et politique.

Chaque année à la même période, Vincent Bolloré reçoit, dans son fief finistérien, un hôte de marque en mémoire de son grand-père. Ce 15 janvier 2016, c’est Emmanuel Macron que l’industriel breton accueille tout sourires pour ce rituel. Inauguration d’une usine de fabrication de bus électriques, historique de la success story de la lignée et déjeuner dans le manoir familial : le ministre de l’Économie d’alors est choyé et il le rend bien au propriétaire des lieux. Emmanuel Macron chante les louanges de « Vincent », cet « entrepreneur illustre » auteur d’un « pari aventurier », qu’il avait soutenu lors de la montée en capital dans le groupe Vivendi en 2015.

Copie d’ecran

Depuis, le tableau des relations s’est quelque peu assombri entre les deux anciens banquiers de chez Rothschild. Le président ne goûterait guère la litanie réactionnaire que Vincent Bolloré laisse se déverser sur sa chaîne d’information CNews.  […]

« Un ticket Sarkozy – Bolloré »

Habitué à avoir l’oreille du Palais, le patron breton a donc échoué à faire coup triple. S’il avait su charmer François Hollande, il n’a eu nul besoin de séduire Nicolas Sarkozy en 2007 puisque le héros de la droite et le PDG vorace sont amis depuis le milieu des années 1980. « Une amitié d’intérêts devenue une réelle amitié », explique le connaisseur. Une relation amicale qui a même fait la une des médias, sitôt Sarkozy aux manettes. À peine élu, le président bling-bling savoure une croisière à Malte, tous frais payés, sur le « Paloma », yacht appartenant au milliardaire. […]

Détestation de Jacques Chirac

Officiellement, Vincent Bolloré « ne soutiendra personne », assure le socialiste Bernard Poignant, un intime depuis quarante ans. « Il ne l’a jamais fait, poursuit-il. Il ira voter mais pas pour Fabien Roussel ou Jean-Luc Mélenchon. Ni même pour un candidat socialiste. » L’ancien maire de Quimper (Finistère) estime que son « Bolloré de Bretagne » est un « libéral dont le caractère social est issu du patronat chrétien ». Ce n’est pas un scoop, l’entrepreneur est « un mec de droite, assez croyant » qui « aime le luxe », rapporte l’ancien ministre PS de l’Agriculture (1998-2002) Jean Glavany, qui fut proche du magnat pendant trente-cinq ans, avant que les ponts ne soient brutalement coupés à l’été 2017.  […]

« Un renvoi d’ascenseur » ?

Ses idées, en effet, Vincent Bolloré ne les livre pas publiquement. Il laisse sa chaîne CNews, acquise au moment de la reprise en main de Vivendi, et ses polémistes de la réaction le faire pour lui. De quoi laisser penser que le Citizen Kane breton pourrait avoir un agenda politique caché pour promouvoir au moins une idéologie (très à droite), sinon un poulain en 2022.

Malgré ses trois condamnations pour incitation à la haine raciale, Éric Zemmour reste soutenu coûte que coûte par son boss pour préparer le terrain. Tous deux partagent une détestation d’une gauche bobo que Canal Plus a longtemps incarnée. « Veut-il mettre en orbite un candidat pour la présidentielle ? C’est possible, même si je ne pense pas que ce soit Éric Zemmour, pas assez “présentable” pour une élection. Mais ça peut être d’autres personnalités, notamment celles qui gravitent autour de Marion Maréchal », pense Isabelle Roberts, journaliste pour le site les Jours. Soutenir un candidat maintenant, « c’est s’offrir la possibilité d’un renvoi d’ascenseur après l’élection », estime-t-elle. Aujourd’hui, Vincent Bolloré « ménage la droite dure et l’extrême droite », jauge un autre observateur, persuadé que l’homme d’affaires n’a pas une pensée politique très développée.

Pour autant, Bernard Poignant affirme que l’industriel ne roule pas pour le RN : « Il m’a dit, il y a longtemps, qu’il ne souhaite pas que l’extrême droite préside la France. » Bien qu’outré par la rhétorique réactionnaire promue par CNews et les méthodes Bolloré, Jean Glavany ne croit pas non plus à l’hypothèse de l’agenda politique. Il préfère la théorie de la cupidité : « Ils ont vu que Fox News, aux États-Unis, était une affaire florissante. Et ils ont voulu faire une Fox News à la française, une chaîne populiste droitière, car c’est le modèle de télévision bas de gamme qui gagne de l’argent. » « C’est la première fois que je vois l’un de ses médias aussi engagé. Est-ce la marque de Vincent ? Je ne sais pas. Ce pourrait être marketing. Je le sens plus pragmatique qu’engagé », affirme un de ses anciens très proches.

Port de kibri, le soutien de François Hollande

Vincent Bolloré est surtout un chef d’entreprise en quête d’appuis politiques. « Ses intérêts personnels et familiaux passent avant tout le monde. Si la gauche avait le vent en poupe, il jouerait la carte de la gauche », soutient l’un des nombreux journalistes ayant enquêté sur l’homme d’affaires. Lorsque François Hollande a battu Nicolas Sarkozy, le Breton n’a pas pour autant déclaré la guerre au socialiste.

Ses amis Bernard Poignant et Jean-Yves Le Drian, qui occupaient respectivement les postes de conseiller et de ministre de la Défense, ont joué les intermédiaires pour que les relations soient apaisées. En 2013, François Hollande est même venu inaugurer une usine de batteries électriques. « J’ai fait la même chose avec le premier ministre Manuel Valls et Emmanuel Macron. À chaque fois, je les encourage parce que Vincent Bolloré, dans ses activités, compte », justifie Bernard Poignant. Et à en croire l’enquête fouillée de Nicolas Vescovacci et Jean-Pierre Canet, Vincent Bolloré a, par exemple, pu bénéficier du soutien direct du président « normal » pour obtenir la concession du port de Kribi, au Cameroun.

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Emilio Meslet –

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