Tout ce qui n’est pas moi est contre moi !

Sans union, pas de victoire.

C’est le seul point sur lequel, à gauche, tout le monde s’accorde à peu près. Du moins sur le principe et tant que cela ne va pas au-delà de la déclaration d’intention faite la main sur le coeur.

Dans Les faits, c’est une autre histoire, tissée d’ambitions strictement individuelles, de rancoeurs recuites, de melons qui ne passent plus les portes, mais aussi d’idéologies parfois contradictoires.

On comprend pourquoi Macron a choisi, jusqu’ici avec succès, de fracturer en priorité la droite en vue de l’élection présidentielle de 2022. D’abord parce que, politiquement, il en est proche (pour ne pas dire fusionnel sur les questions économiques). Il n’y a au fond que sur les questions sociétales où il pourrait donner vaguement le change et être « en même temps » de gauche.

Mais il a jugé, […] que ce n’est pas ce qui fera grossir son électorat. Surtout, s’il s’est attaqué à la droite, c’est qu’il n’a pas eu à écarquiller trop les yeux pour voir que la gauche était assez grande pour se fracturer toute seule. La fracture est même au coeur de la stratégie idéologique de certains courants.

 […] Revenons sur la dernière polémique en date mettant en scène Europe Écologie-Les Verts, à propos des visuels de la campagne pour les régionales en Île-de-France désignant les adversaires à combattre. On trouve parmi ces « ennemis », coincés entre les chasseurs et Éric Zemmour, les boomers, inventeurs de la pollution et de la société de consommation, toujours prêts à sacrifier l’avenir des jeunes générations pour leur confort personnel.

Va-t-on devoir manger Les vieux comme dans Soleil vert, non plus pour nourrir la population mais pour stopper Le réchauffement climatique? Julien Bayou, secrétaire national d’EELV, n’a pas tranché, préférant invoquer une « erreur ».

« Erreur» qui s’additionne à bien d’autres « maladresses » récentes, dessinant une stratégie idéologique qui repose non pas sur l’union, mais bien sur la confrontation ouverte. Et, dans cette stratégie, ce ne sont plus seulement les partis ou les leaders politiques qui s’affrontent, mais toute la société.

Il s’agit d’opposer des tribus les unes aux autres, dans une construction fantasmée du monde, où les sociétés humaines se diviseraient en deux camps : les opprimés et les oppresseurs, les bons et les méchants, les purs et les maléfiques.

Les millennials en trottinette contre les boomers en SUV, les disciples de Greta Thunberg contre les enfants qui rêvent d’« aérien », les « racisés » contre les esclavagistes, les femmes contre les violeurs, les victimes contre les coupables… On réduit les combats indispensables contre le réchauffement climatique et la surexploitation des ressources planétaires, le racisme, le sexisme, les violences machistes et le patriarcat, l’homophobie à un seul mot d’ordre : tout ce qui n’est pas moi est contre moi.

Cette rhétorique du conflit absolu, de l’impossibilité même d’une cohabitation entre catégories assignées, voire entre individus devenus « identités », traverse, à des degrés divers, presque toutes les formations de gauche. Elle constitue le socle idéologique de nombre de militants. Et elle est validée plus ou moins ouvertement par certains responsables.

Julien Bayou peut toujours plaider la bourde, c’est bien au sein de son parti qu’ont été pensés ces visuels censément maladroits.

Si la gauche n’abandonne pas cette vision parcellaire et obsessionnelle du monde, antinomique avec l’idée même d’union, fût-elle de circonstance, elle se condamne, pour longtemps, à devenir un colifichet politique.


Diviser pour mieux régner n’est certes pas une stratégie nouvelle. Encore faut-il régner.


Gérard Biard Charlie hebdo. Titre original : « Diviser pour mieux se planter » (extraits)