Macron, contre ou avec les médias ?

 […] Dans son essai Jupiter et Mercure, le pouvoir présidentiel face à la presse, l’historien Alexis Lévrier retrace plus de soixante ans de relations passionnelles, souvent difficiles, parfois violentes entre les présidents de la Ve République et les journalistes.

[Il analyse], à un an de l’élection présidentielle, […] l’évolution de la posture d’Emmanuel Macron vis-à-vis des médias, [en se « voulant »] moins verticale, moins méprisante [envers journalistes mais qui ne saurait en réalité] qu’apparente.

[Pourquoi s’intéresser aux relations entre les présidents de la Ve République et la presse?]

J’ai commencé à m’intéresser à la posture d’Emmanuel Macron en 2016, quand il se lance dans la campagne présidentielle.

À ce moment-là, pour la première fois, il utilise son image privée dans Paris Match. Il avait pourtant dit, peu de temps auparavant, qu’il ne fallait pas le faire, ayant reproché publiquement à son épouse d’être apparue dans la presse de manière personnelle. J’ai ensuite suivi de près l’évolution de ce nouveau président dans les médias et [comparer son positionement avec ses] prédécesseurs.

Emmanuel Macron a été considéré par beaucoup, durant la campagne, comme « le candidat des médias » et de l’establishment. Vous confirmez?

Selon moi, c’est un mythe. En raison de la rapidité de son ascension et, plus encore, de son absence de passé d’élu local, il ne possédait que des relais limités au sein des rédactions. C’est vrai qu’il a exercé une certaine fascination chez les journalistes, mais je crois qu’elle était surtout due au fait [du « surgissement »] brutalement sur la scène politique et médiatique,

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[Que signifiait au debut de son mandat, l ‘« étiquette de président jupitérien »].

Jupiter, c’est le dieu des dieux romains, qui peut déclencher la foudre où et quand il le souhaite. Il est tout-puissant. L’expression « président jupitérien » (forgée par Jacques Pilhan, qui fut le principal conseiller en communication de François Mitterrand à l’Élysée) veut donc dire que le président est solennel et vertical dans son rapport aux médias et aux journalistes.

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Emmanuel Macron s’inscrit-il dans cette tendance ?

Complètement. Ses modèles sont deux « monarques républicains » : Charles de Gaulle et François Mitterrand. […]

La Ve République est par nature très verticale, avec une seule personne concentrant tous les pouvoirs. Et celle-ci a besoin de se mettre en scène pour justifier sa politique : pas de président sans peopolisation ! Quitte à instrumentaliser les médias.

On a vu avec François Hollande que la posture du « président normal » ne fonctionnait pas non plus…

François Hollande se posait en rupture avec l’« hyperprésident » Nicolas Sarkozy. Mais son goût sincère pour la presse et son respect des journalistes se sont retournés contre lui une fois au pouvoir. C’est pourquoi Emmanuel Macron, après avoir observé de l’intérieur [il a été secrétaire général adjoint de l’Élysée, ndlr] qu’une trop grande proximité engendre endogamie et connivence (pas forcément pour le meilleur), a voulu mettre en place une « saine distance » avec les médias. Qui l’a aussi amené à un comportement arrogant envers les journalistes.

Comment ont évolué ses relations [Macron-médias] depuis quatre ans?

Elles se sont rapidement tendues. Dès l’été 2017, juste après son élection, il commence à s’en prendre à un photographe pendant ses vacances à Brégançon. Il dénonce aussi à plusieurs reprises « ces propos d’antichambre » que la presse privilégie selon lui au détriment de l’analyse de l’action politique. En matière de relations avec les médias, c’est plutôt un ancien monde qu’Emmanuel Macron a voulu ressusciter !

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Emmanuel Macron a-t-il vraiment renoncé à la pratique verticale du pouvoir?

Non, mais il a compris que cette posture n’est efficace que si elle est tue, non revendiquée publiquement. L’un de ses conseillers, l’ancien journaliste Bruno Roger-Petit, l’a théorisé ainsi: « Il faut que Jupiter meure pour que Jupiter vive.»

Bref, Emmanuel Macron est devenu un jupitérien caché. Ses rapports avec les journalistes n’ont changé qu’en apparence. Il a fait voter des textes qui s’attaquent directement à la liberté de la presse, et des reporters ont été convoqués par la DGSI.

Votée en 2018, la loi sur les fake news, qui en théorie doit obliger les plateformes à retirer rapidement (par référé) des informations « manifestement fausses en période électorale », renvoie à Louis XIV, qui voulait dire lui-même ce qui est vrai ou faux. Quant à celle sur le secret des affaires, qui verrouille l’accès à certaines informations économiques, il avait déjà essayé de la faire passer quand il était à Bercy.

Enfin, l’article 24 de la loi sur la sécurité globale n’entend pas lutter contre les violences policières, mais contre la possibilité de les filmer. C’est un peu la traduction juridique et institutionnelle du mépris qu’éprouve le chef de l’État pour les journalistes, et donc une menace réelle pour la liberté d’informer.

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Comment analysez-vous l’évolution de l’attitude d’Emmanuel Macron depuis le début de la pandémie ?

Dans l’instant de la crise, il a oublié ses promesses d’humilité et a d’abord été tenté par la communication verticale et guerrière. Il a utilisé de manière ostensible un vocabulaire militaire destiné à le faire passer pour un chef de guerre, déterminé à livrer un combat sans merci au nom de la nation tout entière. Sauf qu’il n’avait ni armes ni uniformes disponibles pour ses troupes…

Après que plusieurs médias ont pointé l’impréparation, voire les mensonges de l’État (masques, tests…), il s’est efforcé d’apparaître plus humain, plus pédagogue et plus proche de ses concitoyens en ayant recours de manière plus fréquente à la médiation journalistique. Il a aussi innové en se rendant chez Brut, un média en ligne, pour toucher les jeunes; il a su y trouver le bon ton. […]

Comment se profile la campagne présidentielle?

Emmanuel Macron est parti pour faire une campagne très à droite, à l’image de Nicolas Sarkozy dans les dernières semaines de celle de 2012. Sauf qu’il part de plus loin sur l’échiquier politique. Il fait de la triangulation: il impose les mêmes thématiques que le camp adverse, le Rassemblement national, pour débattre et l’affaiblir.

Il veut absolument empêcher le retour du clivage gauche-droite et créer les conditions d’un second tour contre Marine Le Pen. Il manifeste là une habileté toute mitterrandienne, et affiche au passage une proximité étonnante avec l’hebdomadaire Valeurs actuelles.


Richard Sénéjoux. Titre original : « Le président revient sur terre ».

Télérama N° 3723 – 19/05/21