Silence sur l’historique des actions militaires en Algérie.

Dénoncé par l’armée, un officier historien est visé depuis la fin 2019 par une enquête judiciaire pour violation du secret-défense, au sujet d’un simple document d’archive de la guerre d’Algérie.

Une procédure engagée juste avant que le gouvernement ne verrouille subitement les archives, déclenchant une fronde des historiens.

Officier de l’armée de terre et historien militaire, Christian, dont le prénom a été modifié, est désormais considéré comme un délinquant par l’armée. Selon nos informations, ce commandant est visé par une enquête judiciaire pour « compromission du secret de la défense nationale », délit passible de cinq ans de prison.

La procédure a été ouverte en novembre 2019 par le parquet de Paris,  à la suite d’un signalement du ministère des armées.

Christian a subi une perquisition à son domicile et sur son lieu de travail de l’époque, le prestigieux camp militaire de Saint-Cyr, à Coëtquidan (Morbihan).

Qu’a donc fait cet historien militaire pour mériter un tel traitement ? Selon nos informations, le ministère lui reproche d’avoir conservé et diffusé, sans autorisation, des reproductions d’archives classées « secret-défense » de la guerre d’Algérie.

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Jusqu’en septembre 2019, Christian était attaché au Service historique de la Défense (SHD) qui conserve, au château de Vincennes, plus de 500 000 documents d’archives militaires. Christian était mandaté par l’armée pour effectuer une thèse de doctorat universitaire, donc destinée à être publiée. Il a envoyé un courriel à sa hiérarchie militaire pour faire le point sur ses recherches, auquel il a joint un document tamponné « secret » qui a mis le feu aux poudres.

Selon nos informations, ce document contenait des instructions très techniques données aux soldats français pour combattre dans les souterrains pendant la guerre d’Algérie, comme la façon de pénétrer dans une grotte occupée par des défenseurs, ou la manière de s’éclairer dans l’obscurité sans se faire repérer.

Cela méritait-il poursuites et perquisitions ? Contacté par Mediapart, le parquet de Paris a refusé de répondre. Le ministère des armées confirme avoir saisi la justice, « conformément à l’article 40 du code de procédure pénale » qui impose à tout fonctionnaire de signaler un crime ou un délit.

Le ministère se refuse à tout autre commentaire, se bornant à souligner que « le respect du secret de la défense nationale concourt de façon très directe à la protection de nos forces [et] constitue un enjeu important en termes de sécurité et de préservation des intérêts fondamentaux de la Nation ».

Sauf qu’on voit mal comment une note sur les combats menés dans les souterrains algériens pourrait, soixante-dix ans plus tard, mettre en danger les soldats et les « intérêts fondamentaux » de la France.

L’avocat de Christian, Benoît Chabert, est scandalisé. Il indique que l’armée n’a infligé aucune sanction disciplinaire à son client, et qu’il n’a toujours pas été entendu par la police au bout d’un an et demi d’enquête. Il ajoute que Christian a été contraint d’abandonner ses recherches : la police lui a confisqué toutes les archives en sa possession et ses deux demandes de restitution adressées au parquet sont restées sans réponse.

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Une telle plainte au sujet de simples archives est rarissime. Elle illustre de façon spectaculaire le verrouillage des archives secret-défense décidé en décembre 2019 par le pouvoir, qui provoque une fronde inédite des historiens.

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Antoine Cariou. Médiapart. Titre original : « Guerre d’Algérie: un historien militaire poursuivi pour violation du secret-défense »

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