Nier la race assure la pérennité du racisme structurel.

« Racialistes », « indigénistes », « décolonialistes » voire « islamo-gauchistes »…

Après les populations issues de l’immigration réclamant l’égalité des droits, c’est au tour des universitaires en sciences sociales d’être accusés de brandir la race à tout bout de champ.

  • La période couverte par votre étude s’étend de 1970 à 1997. Pourquoi ?

Rachida Brahim – Sociologue. C’est une période clé parce qu’elle permet d’observer comment la question raciale va se redéployer alors que la France perd ses colonies en Afrique. Les personnes avec qui j’ai échangé se souvenaient notamment d’une série de crimes qui a eu lieu dans la région marseillaise en 1973. Cette année-là, à la fin du mois d’août, un chauffeur de bus a été tué par un Algérien atteint de troubles psychiques. Six Algériens sont retrouvés morts dans les cinq jours qui suivent, trois d’entre eux dès le lendemain.

En l’espace de trois mois, on compte 17 morts et une cinquantaine d’agressions. Sur l’ensemble de l’année, l’ambassade d’Algérie en France dénombre 50 morts et 300 blessés. J’ai voulu retrouver des traces de ces crimes. Les fonds d’archives auxquels j’ai eu accès ont décidé de la périodisation : entre 1970 et 1997, j’ai pu constituer une base de données de 731 crimes racistes.

  • Quels types de faits sont ici considérés comme des crimes ?

Rachida Brahim Parmi les 731 cas que j’ai répertoriés, il y a des agressions, des homicides ou des attentats. Seulement dix cas concernent des femmes. C’est l’homme « arabe ou noir », fantasmé comme un être nuisible, qui est visé. Il y a d’une part les violences qu’on peut qualifier d’idéologiques : elles sont ouvertement politiques parce que revendiquées par des groupuscules nés durant la guerre d’Algérie, des militants du Front national ou des mouvances néonazies. C’est surtout dans ce cadre que sont commis des attentats contre des consulats, des foyers, des cités HLM, des commerces ou encore des mosquées.

Il y a aussi ce que l’on pourrait appeler des violences « situationnelles », car liées à une scène de la vie quotidienne. Dans ce cas, l’auteur des faits attaque un Africain ou un Afrodescendant qu’il s’est imaginé dangereux pour protéger un bien, sa maison, sa boutique, sa voiture, des membres de sa famille, sa tranquillité.

Et enfin il y a les violences d’ordre disciplinaire. Elles mettent en scène des représentants des pouvoirs publics, gendarmes, douaniers, militaires, personnel hospitalier ou, dans la grande majorité des cas, policiers. Il s’agit ici de contrôler et de contraindre par la force des corps supposés déviants parce que non blancs.

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  • Que dit la justice du caractère raciste des crimes ?

Rachida Brahim La loi Pleven de 1972 est considérée comme le pilier de la législation antiraciste française. Pourtant, jusqu’en 2003, l’intention raciste lors d’un crime n’existait pas juridiquement… En droit, le crime raciste n’est pas une catégorie juridique.

Les personnes touchées par ces violences ont demandé que le mobile raciste soit reconnu afin de pouvoir qualifier les faits. Mais à l’occasion des quatre lois antiracistes votées durant cette période, les parlementaires ont constamment écarté cette demande. Lors du vote de la loi de 1972, les crimes dénoncés sont occultés dans l’arène parlementaire, qui légifère uniquement sur la parole raciste et les discriminations.

En 1985, après la Marche pour l’égalité et contre le racisme, une nouvelle loi mentionne le mobile raciste… mais il ne concerne pas le traitement pénal des crimes racistes, et il n’est pas défini, donc il reste impossible de s’en saisir au sein des tribunaux.

En 1990, la loi Gayssot dans sa version initiale vise à faire du mobile raciste une circonstance aggravante… mais la commission des lois supprime cette proposition et instaure à la place le délit de négationnisme.

Une loi de 2003 fait du mobile raciste une circonstance aggravante, mais il est uniquement reconnu si le contrevenant a explicitement exprimé une pensée raciste au moments des faits.

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Quelles conclusions tirez-vous du traitement de toutes ces affaires ?

Rachida Brahim […] à l’échelle macrosociale, le racisme structurel qui s’est développé avec le système capitaliste imprègne toutes nos institutions et concerne aussi bien les champs pénal, scolaire, médiatique, social que médical.

À l’échelle microsociale, les individus peuvent être consciemment ou non imprégnés de ce racisme en raison de leur histoire familiale, de leur trajectoire sociale et de la manière dont ils se fondent dans l’institution pour laquelle ils travaillent ou plus largement dans la société.

Le problème ce n’est donc pas seulement tel ou tel endroit du monde social pris de manière isolée, les policiers, les juges, les profs de fac… mais l’ensemble de notre société dans ses dimensions classistes, sexistes et racistes.

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Romain Jeanticou. Télérama. Titre original : « Rachida Brahim, sociologue : « Nier la race assure la pérennité du racisme structurel ».

Source (extraits)